"Jésus avant le christianisme"

un livre de A. Nolhan.

"Des milliards d’hommes, à travers les âges, ont vénéré le nom de Jésus. Qui nous dira ceux qui, parmi eux, l’ont réellement compris, ceux qui ont mis en pratique ce qu’il voulait voir se réaliser?
Ses paroles ont été si souvent déformées, déviées de leur sens qu’on a l’impression qu’on peut désormais tout leur faire dire, ou qu’elles n’ont plus rien à dire.
Son nom, tant d’hommes en ont usé, abusé, pour justifier leurs crimes, assurer leur autorité, soutenir leur héroïsme, ou leur folie, qu’on se demande si, ironie suprême, on n’a pas précisément, au nom même de Jésus, ressuscité, prêché, répandu les idées contre lesquelles il s’était, de son temps, le plus violemment opposé."

Auteurs: Nolan, Albert
Titre: Jésus avant le christianisme: l’Evangile de la libération - Albert Nolan - trad. Jean-Marie Dumortier
Date de publication 02/02/1995 ISBN: 2-204-05167-5
Prix: Poche 9.00 EUR
Lieu de Publication : Paris / Editeur: Cerf / Ed. de l’Atelier / Collection : Foi vivante  / Nr. dans la collection : 353
Résumé: A partir d’une base théologique solide, A. Nolan, dominicain en Afrique du Sud, présente une approche de Jésus qui cherche à mettre en lumière comment celui-ci était perçu par ses contemporains juifs, avant le christianisme.. Public motivé.

Il n'est plus possible de trouver ce livre, aussi nous l'avons mis sur notre site.


Sommaire

 

1 Une nouvelle perspective

2 La prophétie de Jean Baptiste

3 Les pauvres et les opprimés

4 Guérison

5 Pardon

6 Le Royaume de Dieu

7 Le Royaume et l'argent

 

8 Le Royaume et le prestige

9 Le Royaume et la solidarité

10 Le Royaume et le pouvoir

11 Un temps nouveau

12 La venue du Royaume.

13 Politique Religion

 


14 L'incident du Temple

15 La tentation de la violence

16 Le rôle de la souffrance et de la mort

17 L'homme qui émerge

18 En procès

19 La foi en Jésus

 

 

 

CHAPITRE I

UNE NOUVELLE PERSPECTIVE

Des milliards d’hommes, à travers les âges, ont vénéré le nom de Jésus. Qui nous dira ceux qui, parmi eux, l’ont réellement compris, ceux qui ont mis en pratique ce qu’il voulait voir se réaliser?

Ses paroles ont été si souvent déformées, déviées de leur sens qu’on a l’impression qu’on peut désormais tout leur faire dire, ou qu’elles n’ont plus rien à dire.

Son nom, tant d’hommes en ont usé, abusé, pour justifier leurs crimes, assurer leur autorité, soutenir leur héroïsme, ou leur folie, qu’on se demande si, ironie suprême, on n’a pas précisément, au nom même de Jésus, ressuscité, prêché, répandu les idées contre lesquelles il s’était, de son temps, le plus violemment opposé.

Jésus ne peut être complètement identifié à ce grand phénomène religieux du monde occidental qu’a été le christianisme. Il est bien plus que le fondateur d’une des grandes religions du monde. Il se tient devant le christianisme tel le juge de tout ce qui a été fait en son nom. Le christianisme ne peut en revendiquer la possession exclusive. Jésus appartient à l’humanité entière.

Est-ce à dire que tout homme, chrétien ou non, est libre d’interpréter son message à sa guise, libre de le modeler selon ses propres désirs ou ses propres refus pour l’utiliser à ses fins personnelles?

Ce serait oublier que Jésus est un personnage de l’histoire, qu’il a eu ses convictions propres, pour lesquelles il est mort. N’y aurait-il pas moyen pour nous, croyants ou non, de lui donner l’occasion, une fois encore, aujourd’hui, de parler par lui-même?

Nous n’avons pas le choix en la matière. La seule perspective qui nous est offerte est celle qui nous est donnée par la situation historique dans laquelle nous nous trouvons. Si nous ne pouvons espérer une perspective dégagée sur Jésus à partir de notre situation présente, il nous sera inutile d’espérer une claire image de ce qu’il a été.

Notre époque est caractérisée par des problèmes qui posent des questions de vie ou de mort, non seulement pour les individus, les nations, les races, les civilisations, mais pour le genre humain tout entier. Nous avons pris conscience de problèmes qui menacent la survivance de l’humanité sur la planète. Bien plus, notre époque est caractérisée par la crainte que ces problèmes ne deviennent insolubles et que personne ne puisse jamais arrêter notre course vers la destruction totale de l’espèce.

Jésus de Nazareth, s’est trouvé pour l’essentiel confronté au même problème — même s’il l’a vécu à une plus petite échelle. Il vivait à une époque où le monde semblait toucher à sa fin. En dépit d’opinions différentes sur les « pourquoi » et les « comment », beaucoup de juifs de cette époque étaient convaincus que le monde se trouvait au bord d’une catastrophe apocalyptique. C’est dans la perspective de cette catastrophe comme nous allons le voir à travers ses propres termes et sa propre interprétation — que Jésus s’est engagé dans sa mission. Avec ce que j’appellerais un incomparable bond d’imagination créatrice, cet homme découvrit une ouverture, et, en fait, mieux qu’une ouverture, la voie pour la libération totale et l’accomplissement de l’humanité.

Nous faisons face à la même perspective terrifiante. Cela, non seulement nous permet de prendre en considération cette préoccupation de Jésus par rapport à un désastre imminent, mais encore nous rend son intuition à propos de ce qu’il est possible de faire en pareille circonstance, particulièrement précieuse.

Par une ironie du sort, voici que cette préoccupation de Jésus à propos de la « fin du monde» — qui a été une pierre d’achoppement pour tant de générations de commentateurs du Nouveau Testament — s’avère être cela même qui, aujourd’hui, nous le rend si utile. Les circonstances historiques de notre époque nous ont ouvert, sur Jésus de Nazareth, une perspective neuve, totalement imprévue.

 

CHAPITRE II

LA PROPHETIE DE JEAN BAPTISTE

Point de départ

Les quatre livres que nous appelons les Évangiles ne sont pas des biographies. Ils n’ont jamais voulu l’être. Leur but était de montrer comment Jésus pouvait être utile à des gens qui vivaient hors de Palestine, une ou deux générations après sa mort. La première génération de chrétiens, de toute évidence, n’a pas ressenti le besoin d’une biographie exacte de la vie de Jésus. Ce qui les intéressait c’était de savoir en quoi Jésus les concernait, eux qui vivaient hors de Palestine.

Aujourd’hui nous n’avons pas non plus besoin d’une biographie de Jésus, pas plus que la première ou aucune autre génération de chrétiens. Nous avons besoin d’un livre sur Jésus qui nous montre ce qu’il a à nous dire aujourd’hui, dans notre situation. Une chronique exacte des noms, des lieux, des dates, permet rarement à un personnage historique de revenir à la vie pour la génération suivante.

Pourtant, si nous voulons laisser Jésus reprendre vie pour nous aujourd’hui, il nous faudra retrouver, au-delà de nos quatre évangiles ce qu’il a offert aux gens de son époque en Palestine. Nous n’avons pas besoin d’une biographie, mais nous avons besoin de connaître la vérité historique sur Jésus.

Si nous lisons soigneusement nos quatre évangiles entre les lignes, si nous faisons pleinement usage de l’information disponible sur la situation de l’époque, nous pourrons mettre à jour une grande quantité d’éléments historiques le concernant. En effet, bien qu’ils aient été écrits pour la génération suivante, les évangiles ont utilisé des sources qui remontent à Jésus lui-même et à ses contemporains.

L’une des meilleures manières de mettre à jour ses intentions, serait de chercher des témoignages à propos de ses choix et de ses décisions. Si nous pouvions trouver un évènement, historiquement certain, à l’occasion duquel Jésus aurait fait un choix entre deux ou trois possibilités, nous pourrions tenir une piste très importante pour nous guider sur le chemin de sa pensée. Et cela, nous l’avons, au début de chaque évangile Jésus a choisi d’être baptisé par Jean.

En dehors de toute autre signification possible, le baptême de Jésus indique une décision de s’aligner sur Jean le Baptiste, un choix parmi tous les autres porte-parole des divers mouvements de l’époque. Si nous pouvions comprendre en quoi Jean le Baptiste différait de ses contemporains, nous aurions trouvé une première piste dans notre recherche sur la pensée de Jésus. Nous en savons assez de cette époque pour le faire.

Les romains

Les Romains ont colonisé la Palestine en 63 avant Jésus-Christ. Selon leur politique par rapport aux souverains indigènes dans leurs colonies, ils désignèrent Hérode, le prétendant le plus puissant, comme roi des Juifs. Jésus est né durant le règne de cet Hérode, connu sous le nom de Hérode le Grand. En 4 avant Jésus-Christ (selon les calculs modernes), Hérode meurt. Son royaume est divisé entre ses trois fils. Hérode Archelaus reçut la Judée et la Samarie, Hérode Antipas la Gaulée et le Pérée, Hérode Philippe les régions du Nord.

Archelaus fut incapable de faire face à l’agitation de son peuple mécontent. Les Romains s’inquiétèrent. Ils le déposèrent et envoyèrent un procurateur romain avec la charge de gouverner la Judée et la Samarie. Jésus avait à peu près douze ans à cette époque. C’était le commencement du gouvernement direct par Rome, le commencement de la dernière période de l’histoire de la nation juive, la plus turbulente. Cette époque prit fin avec la destruction presque totale du Temple, de la ville et de la nation en 70 et, avec leur disparition totale et définitive en 135. C’est l’époque où Jésus a vécu et est mort, celle où les premières communautés chrétiennes eurent à se frayer un chemin.

L’époque avait commencé par une rébellion. Les Romains avaient décidé de lever un impôt sur la population et, pour ce faire, de dresser un inventaire de toutes les ressources du pays. Les Juifs protestèrent pour des motifs religieux et levèrent le drapeau de la révolte. Le meneur de cette révolte était un Juif du nom de Judas le Galiléen. Il avait fondé un mouvement de lutte pour la liberté, d’inspiration religieuse.

Les Romains eurent tôt fait de mettre un terme à ce soulèvement et, en guise d’avertissement, ils ne crucifièrent pas moins de deux mille rebelles. Mais le mouvement se poursuivit.

Les Zélotes

Les Juifs l’appelèrent le mouvement des zélotes. Les Romains les considéraient comme des bandits de grand chemin. C’était, bien sûr, un mouvement clandestin, avec une organisation assez souple. Il éclatait parfois en groupuscules, se joignait d’autres fois à de nouveaux groupes, tels les Sicaires, qui s’étaient spécialisés dans les exécutions. Peut-être certains s’y étaient-ils engagés par goût du combat, mais la plupart y participaient pour de sérieuses raisons religieuses, sous la menace constante de la torture et de la crucifixion. Durant soixante années, ils continuèrent de harceler l’armée d’occupation romaine par des soulèvements sporadiques ou des opérations de guérilla occasionnelles. Ils passèrent des opérations ponctuelles à la révolution armée. En 66, à peu près trente ans après la mort de Jésus, portés par un soutien populaire grandissant, ils débordèrent les Romains et se saisirent du gouvernement du pays. Mais, quatre ans plus tard, Rome envoyait une formidable armée pour les anéantir. Ce fut un massacre sans merci. Le dernier groupe à tenir tête aux Romains fut celui de la forteresse de Massada, en plein milieu des montagnes. Il tint jusqu’en 73, date à laquelle un millier d’entre eux décidèrent de se donner la mort plutôt que de se soumettre. Il faut souligner le fait que le mouvement zélote était un mouvement d’inspiration et d’orientation essentiellement religieuses. A cette époque, la plupart des Juifs en Palestine croyaient qu’Israël était une théocratie, qu’il était la nation choisie de Dieu, que celui-ci était son roi, son seul Seigneur et Maître, que sa terre, ses ressources, lui appartenaient en propre. Accepter les Romains comme maîtres aurait été un acte d’infidélité à l’égard de Dieu. Payer ses impôts à César aurait été lui livrer ce qui appartenait à Dieu. Les Zélotes étaient des Juifs fidèles, zélés pour la loi, la souveraineté, la royauté de Dieu.

Les Pharisiens

A cet égard, les pharisiens ne connaissaient aucune divergence avec le zélotes. Six mille pharisiens avaient refusé de signer l’acte d’allégeance à César et les Romains avaient dû abandonner cette exigence envers leurs sujets juifs. Mais la plupart des pharisiens ne se sentaient pas obligés de prendre les armes contre les Romains. Les risques, sans doute, leur semblaient bien trop lourds. Leur principal sujet de préoccupation c’était la réforme d’Israël. A leurs yeux, Dieu avait livré son peuple au joug des Romains à cause de l’infidélité d’Israël envers la loi et la tradition de ses pères.

Les pharisiens payaient leur impôt à Rome tout en protestant, mais ils marquaient leur distance par rapport à tous ceux qui n’étaient pas fidèles à la loi et aux traditions. Ils formaient des communautés fermées : le reste fidèle d’Israël. Leur nom d’ailleurs signifie « les séparés », c’est-à-dire les saints, la vraie communauté d’Israël . Ils vivaient une morale légaliste, bourgeoise, bâtie sur les notions de récompense et de châtiment. Dieu était censé aimer et récompenser ceux qui gardaient la loi et punir les autres. Les pharisiens croyaient en l’au-delà, en la résurrection des morts, au messie que, dans l’avenir, Dieu enverrait pour les libérer de Rome.

Les Esséniens

Les esséniens allaient encore plus loin que les pharisiens dans la recherche de la perfection. Beaucoup d’entre eux avaient complètement rompu avec la société et étaient partis vivre au désert une vie ascétique et célibataire. Plus encore que les pharisiens, ils étaient préoccupés d’éviter toute impureté rituelle, toute contamination par un monde pervers, impur. Avec un soin méticuleux, quotidien, ils observaient les rites des purifications spécialement prévus pour les prêtres aux jours où ils devaient offrir le sacrifice dans le Temple.

Les esséniens rejetaient tous ceux qui n’appartenaient pas à leur « secte ». Ils regardaient le sacerdoce du Temple comme un sacerdoce corrompu. Tous ceux qui restaient à l’extérieur de leur groupe, les fils des Ténèbres, leur paralssaient haïssables. Seuls les membres de leur communauté, les fils de la Lumière, étaient dignes de respect et d’amour. Eux seuls formaient le reste fidèle d’Israël.

Cette stricte séparation, cette discipline rigoureuse, c’était leur réponse à la croyance commune que la fin du monde était proche. Ils préparaient ainsi la venue du Messie (ou de deux messies...) et la grande guerre dans laquelle eux, les fils de Lumière, allaient détruire les fils des Ténèbres, les armées de Satan. Les premiers de ces fils des Ténèbres à anéantir étant, bien entendu, les Romains.

Les esséniens par conséquent étaient tout aussi combatifs que les zélotes, mais pour eux les temps n’étaient pas encore mûrs. Ils attendaient le jour du Seigneur. Lorsque aux environs de 66 les zélotes commencèrent à s’emparer du pouvoir, il semble bien qu’ils se soient joints à eux, juste à temps pour se faire écraser tous ensemble.

Parmi tous ces mouvements d’une exceptionnelle ferveur religieuse, les sadducéens représentaient les conservateurs. Ils s’accrochaient aux traditions hébraïques les plus anciennes et rejetaient toute nouveauté dans la foi et les rites. Ils rejetaient la foi en la survie dans l’au-delà ou en la résurrection. On devait trouver sa récompense ou son châtiment dès cette vie sur la terre. Les sadducéens étaient des gens pratiques. Ils collaboraient avec les Romains et cherchaient à maintenir le statu quo.

Ils étaient, ces sadducéens, pour la plupart mais pas tous, membres de la riche aristocratie les chefs des prêtres et les anciens. Ces chefs des prêtres constituaient une classe sacerdotale particulière. Non seulement ils offraient les sacrifices comme tous les autres prêtres, mais ils étaient encore responsables de l’organisation et de l’administration du Temple. Le sacerdoce, évidemment, était héréditaire.

Les « anciens » formaient une sorte d’aristocratie laïque, celle des vieilles familles propriétaires de la plupart des terres.

Le parti des sadducéens comptait encore dans ses rangs quelques «scribes » ou € docteurs », encore que la plupart de ces derniers se retrouvaient chez les pharisiens. Ils étaient tout à la fois, théologiens, hommes de loi, professeurs, mais ils n’étaient pas prêtres.

Ainsi, dans les évangiles, les sadducéens sont-ils souvent assimilés aux « chefs des prêtres », aux «anciens » ou encore aux «responsables du peuple ». Ce sont eux qui détenaient le pouvoir, c’était la haute société.

Autres

Il faudrait mentionner enfin un petit groupe d’écrivains anonymes qui trouvaient leur consolation dans un genre littéraire que nous appelons aujourd’hui le genre « apocalyptique ». C’étaient des espèces de visionnaires qui croyaient que les secrets du dessein de Dieu sur l’histoire, spécialement tout ce qui touchait à la fin du monde, leur avaient été indirectement révélés. A leurs yeux, Dieu avait prédéterminé tous les temps, toutes les époques de l’histoire. Il avait révélé ses projets secrets aux grands personnages des temps anciens tels Enoch, Noé, Esdras, Abraham, Moïse. Les écrivains apocalyptiques pensaient avoir mis à jour ces secrets et, dans le prolongement des grands ancêtres, ils en livraient le contenu aux gens instruits de leur époque (14). Il se peut que ces écrivains aient été des scribes ou qu’ils aient appartenu au parti des pharisiens ou à celui des esséniens. On ne peut en être sûr. Ils gardaient l’anonymat et sont restés anonymes jusqu’à ce jour.

Le prophète

Au milieu de tous ces mouvements politico-religieux, se tenait un homme, comme un signe de contradiction Jean le Baptiste. Il était différent précisément parce qu’il était prophète et, comme tant de ses prédécesseurs, prophète du malheur et de la destruction. Quelques ressemblances superficielles avec les esséniens. ou les écrivains apocalyptiques ne doivent pas nous masquer la réalité Jean était aussi différent de ses contemporains que ne l’avait été tout autre prophète en n’importe quelle époque. Tandis que les autres vivaient dans l’attente des temps futurs, dans l’attente du triomphe des fidèles d’Israël sur leurs ennemis, Jean prophétisait la condamnation et la destruction d’Israël.

Il n’y avait plus eu de prophète en Israël depuis longtemps. Tout le monde ressentait cette absence avec tristesse, comme toute la littérature d’alors l’attest. L’Esprit de prophétie s’était éteint. Dieu demeurait silencieux. Tout ce qu’on pouvait entendre, c’était <l’écho de sa voix ». On pensait même qu’il valait mieux différer certaines décisions « tant qu’un prophète digne de confiance ne se lèverait pas à nouveau » (1 M. 14, 41; 4, 45, 46).

Le silence venait d’être brisé par la voix de Jean le Baptiste dans le désert. Sa manière de vivre, sa manière de par-1er, son message, faisaient vivre à nouveau la tradition prophétique. Les témoignages que nous possédons à ce sujet, tant dans le Nouveau Testament que dans les sources profanes, sont unanimes sur ce point.

Le message prophétique de Jean était simple Dieu s’était pris de colère contre son peuple, il avait projeté de le punir. Il était sur le point d’intervenir dans l’histoire pour condamner et détruire Israël. Jean décrit cette destruction comme un immense incendie de forêt tandis que fuient les vipères (Mt 3, 8 paral.), brûlent la paille et les arbres (Mt 3, 10; 12 paral.) et périssent les populations englouties comme en un baptême de feu (Mt 3, il paral.). Il utilise aussi les images de la hache et de la pelle à vanner. Autant d’images habituelles aux prophètes. Rien de commun avec les images délirantes des auteurs apocalyptiques. Il n’y a aucune raison de penser que Jean parlait de l’enfer pour un au-delà, ou qu’il évoquait un grand bouleversement cosmique. La forêt dévorée par les flammes, c’était l’image de l’enfer sur notre terre.

Pour Jean, cet ardent jugement de Dieu envers Israël, allait être exécuté par un être humain. Jean parle de lui comme de « celui qui doit venir » (Mt 3, il paral.; Mt 11, 3 paral.). Il est même déjà prêt, debout, la cognée, ou la pelle à vanner, à la main. « Il vous baptisera dans le feu. (Mt 3, il paral.).

Une prophétie n’est pas une prédiction, c’est un avertissement ou une promesse. Le prophète met en garde Israël contre un jugement de Dieu ou annonce son salut. L’un et l’autre, tant l’avertissement que la promesse, restent conditionnels. Ils dépendent de la réponse libre du peuple. Si celui-ci ne change pas, ce sera le désastre. S’il change, ce sera l’abondance de bénédictions. Le but concret des prophéties c’est de persuader les gens à changer, à se repentir. Tous les prophètes ont appelé le peuple à la conversion.

Contrairement à ses contemporains qui n’étaient pas prophètes, Jean adresse sa mise en garde, son appel à tout Israël. Ils ne doivent pas s’imaginer que ce sont les païens (les « gentils ») qui seront précipités vers la destruction tandis que les « fils d’Abraham » (les Juifs) seraient épargnés en raison de leur race, de leurs ancêtres. « Ne pensez pas pouvoir vous dire nous avons Abraham pour père, parce que, je vous le dis, Dieu peut faire se lever des fils à Abraham à partir de ces pierres » (Mt 3, 9). Dieu peut détruire Israël, se créer un nouveau peuple (les nouveaux fils d’Abraham) et il le fera si Israël ne se repent pas.

L’appel de Jean est lancé tout autant aux pécheurs, prostituées, collecteurs d’impôts, soldats, qu’aux scribes et pharisiens (Lc 3, 12; 14. Mt 21, 32). Il provoque même le roi des Juifs le tétrarque Hérode Antipas (Mc 6, 18 paral.; Lc 3, 19). Il n’est pas question ici de rassembler un reste pur ou de fonder une secte tous sont appelés à changer.

Les premiers prophètes avaient espéré convertir Israël en bloc, en la personne de leur roi ou de leurs chefs. Jean, comme les prophètes qui avaient suivi, propose à chacun le repentir et l’expérience de la conversion du cœur. C4est là, sûrement, la signification profonde de son baptême. Peu importent les précédents qu’on puisse trouver au rite lui-même. Le baptême de Jean a été un signe de repentir individuel et personnel. « Ils confessaient leurs péchés » et étaient baptisés (Mc 1, 5 paral.). Il est dit que le baptême était pratiqué en vue du pardon des péchés (Mc 1, 4 paral.). Dans le contexte décrit, être pardonné signifiait sans doute être épargné lors du châtiment à venir. Si l’ensemble d’Israël, ou peut-être une majorité des fils d’Abraham, se repentait, alors Dieu laisserait tomber sa colère, il se laisserait fléchir, de sorte que la catastrophe pourrait être évitée. Mais si elle survenait, cette catastrophe, il n’est pas évident que ceux qui avaient été baptisés, auraient été épargnés. Tout dépend du genre de catastrophe que Jean entrevoyait. Etait-ce la guerre? C’était le genre de désastre auquel, la plupart du temps, pensaient les prophètes. Et les innocents sont rarement épargnés dans une guerre. Nous ne possédons pas assez d’éléments pour connaître avec certitude la pensée de Jean à ce sujet, ni même, pour savoir s’il s’était posé la question.

Il faut encore remarquer, comme un point significatif, que ce changement auquel Jean appelait n’avait rien à voir avec les rites de purification ou les détails mesquins de l’observation du sabbat. Rien à voir non plus avec les problèmes du paiement de l’impôt aux païens. Jean exhortait à vivre selon ce que nous pourrions appeler une nouvelle morale sociale

Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas et celui qui a à manger de même...

Aux percepteurs d’impôts N’exigez pas plus que votre dû.

Aux soldats Pas d’intimidation, de pillages. Contentez-vous de votre paye (Lc 3, il; 14).

Hérode est pris à partie parce qu’il a divorcé de sa femme pour épouser celle de son demi-frère (l’autre Hé-rode) et à cause de tous ses autres crimes (Lc 3, 19). Ce qui n’empêche pas l’historien juif Josèphe, de maintenir qu’Hérode a donné l’ordre d’arrêter Jean pour des raisons politiques. Il craignait que Jean ne retourne le peuple contre lui. Hérode ne pouvait se permettre de perdre le soutien de son peuple, compte tenu, tout spécialement, des conséquences politiques possibles de son remariage. Pour épouser Hérodiade, il avait dû se séparer de la fille d’Aretas Il, souverain du royaume nabatéen voisin. Cela pouvait être interprété, non seulement comme une insulte personnelle, mais encore comme une rupture d’alliance politique. Aussi les Nabatéens se préparalent-ils à la guerre. Et, pour Hérode, Jean, par ses critiques sur son divorce et son remariage, ses prophéties sur le jugement de Dieu, ne faisait qu’aggraver la situation. Les Nabatéens effectivement attaquèrent Hé-rode et lui infligèrent une défaite qui l’obligea à faire appel à Rome pour le secourir, lui et son royaume. Jean a été arrêté et décapité parce qu’il avait osé parler contre le roi.

Jean et Jésus

Dans cette société, Jean le Baptiste a été le seul homme qui a impressionné Jésus. Là était la voix de Dieu qui avertissait le peuple du désastre imminent, qui appelait chacun à la conversion du cœur. Jésus a cru en cette voix. Il s’est joint à ceux qui étaient déterminés à y donner suite. Il s’est fait baptiser par Jean. Il se peut qu’il n’était pas d’accord en tout avec lui. Plus tard, on le verra, il en vint à prendre ses distances par rapport à lui. Mais, le fait même de son baptême est une preuve suffisante pour l’essentiel il avait adhéré à la prophétie de Jean selon laquelle Israël était entraîné vers une catastrophe sans précédent. En choisissant d’adhérer à cette prophétie, Jésus s’est montré immédiatement en désaccord fondamental avec ceux qui rejetaient Jean et son baptême les zélotes, les pharisiens, les esséniens, les sadducéens, les scribes et les auteurs apocalyptiques. Aucun de ces groupes n’aurait accepté de croire un prophète qui, comme les prophètes des temps anciens, prophétisait contre Israël tout entier.

Au départ de la pensée de Jésus, il y a la conscience de l’imminence d’un jugement pour Israël, d’une catastrophe sans exemple. Il est évident, on peut le montrer abondamment, que Jésus a répété sans cesse cette prophétie tout au ion g de sa vie. En fait, dans bien des textes qui nous sont parvenus, Jésus est plus explicite encore que Jean au sujet de ce désastre et de ses conséquences

« Oui, pour toi des jours vont venir où tes ennemis établiront contre toi des ouvrages de siège; ils t’encercleront et te serreront de toutes parts; ils t’écraseront toi et tes enfants au milieu de toi; et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée » (Lc 19, 43; 44) tob.

« Quand vous verrez Jérusalem encerclée par les armées, sachez alors que l’heure de sa dévastation est arrivée. Alors, ceux qui sont en Judée, qu’ils fuient dans les montagnes; ceux qui seront à l’intérieur de la ville, qu’ils en sortent... Car ce seront des jours de vengeance... Malheureuses celles qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces j ours-là. car il y aura une grande misère dans le pays et colère contre ce peuple» (Lc 21, 20; 23)tob

«Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants » (Le 23. 28) tob

Des gens lui rapportèrent l’affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à ceux de leur sacrifice... Il dit

« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même» (Le 13, 1; 3) tob

Ce dont il s’agit ici ne fait aucun doute c’est la destruction de Jérusalem dans une guerre contre les Romains. Dans le style prophétique le plus pur, Jésus annonce une défaite militaire sans précédent pour Israël. Le jugement de Dieu sera un massacre terrible, les exécuteurs de ce jugement ce seront les Romains. Seuls ceux qui auront eu le bon sens de fuir seront épargnés (Mc 13, 14; 20 paral.). C’est ce qui, précisément, arriva en 70.

Beaucoup d’exégètes n’ont pas accordé une grande attention à ces textes ou à d’autres similaires (Mc 13, 2. Mt 23, 37 39 paral. Lc 13, 34; 35. Lc 11, 49; 51. Lc 17, 26; 37). Fréquemment ils les ont éliminés comme autant de « prédictions » insérées dans le texte après l’événement de la chute de Jérusalem (vaticinia ex adventu). Mais la recherche exégétique récente a montré le contraire d’une manière tout à fait claire.

C’est C.H. Dodd le premier qui a fait la preuve que ces passages ne pouvaient pas avoir été écrits après les événements parce qu’ils étaient modelés sur les références scripturaires concernant la première chute de Jérusalem en 586 (avant 1.-C.) et qu’ils ne faisaient aucune allusion’ ~.aux circonstances particulières de la chute de la ville en 70 (après J .-Cj. Lloyd Gaston en arriva exactement aux mêmes conclusions. Il passa dix années de recherche sur cette question et écrivit un volumineux ouvrage scientifique on ne peut plus convaincant, mais malheureusement peu connu et rarement lu.

Il n’y a aucun doute Jésus annonçait la destruction de Jérusalem par les Romains. Et si les premiers chrétiens ont légèrement retouché ses paroles ce ne peut être qu’avant les évènements de 70. C’est Jean le Baptiste qui le premier avait prévu le désastre, bien que nous ne sachions pas ce qu’il envisageait exactement. Jésus était d’accord avec Jean. Lisant les signes des Temps, il voyait clairement qu’Israël glissait sur une pente qui l’emmenait à la collision avec Rome. Jésus, comme Jean et tous les prophètes de l’Ancien Testament, traduisait cette catastrophe imminente en termes de jugement divin.

A cette seule pensée, Jésus avait les larmes aux yeux (Lc 19, 41) tout comme le prophète Jérémie quelques siècles auparavant.

Qu’allait-il entreprendre?

 

CHAPITRE III

LES PAUVRES ET LES OPPRIMES

Il se peut que Jésus, au début, ait suivi l’exemple de Jean en baptisant dans les eaux du Jourdain ( Jn 3, 22 26). Si oui, il abandonna rapidement cette pratique Jn 4 I 3>. Car, rien ne permet d’affirmer qu’après avoir quitté les berges du Jourdain et le désert, il ait baptisé quelqu’un ou envoyé quelqu’un se faire baptiser par Jean ou un autre. Beaucoup sans doute ont vu en lui le successeur de Jean Baptiste, mais, successeur ou pas, Jésus n’a pas baptisé. Lui, il est parti à la recherche de « la brebis perdue d’Israël » pour lui venir en aide et la servir.

Nous tenons ici un second choix décisif, un fil conducteur indiscutable nous permettant de rejoindre les intentions, la pensée de Jésus. Il ne s’est pas senti appelé à sauver 1sra~l en amenant les cens à recevoir un baptême de pénitence dans les eaux du Jourdain. Il a décidé d'entreprendre autre chose, d’essayer de s’adresser aux pauvres aux pêcheurs, aux malades, à la « brebis perdu de la maison d’Israël ».

Les pauvres

Les gens vers lesquels Jésus s’est tourne on k s retrouve dans l’évangile sous une quantité de qualificatifs les pauvres, les aveugles, les boiteux, les infirmes les lépreux, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, les pécheurs les prostituées, les collecteurs d’impôt, les démoniaques (possédés par un esprit impur), les persécutés, les écrasés les captifs, tous ceux qui peinent et ploient sous le fardeau, la racaille qui ne connaît rien à la loi, les foules, les petits les moins que rien, les derniers, les petits enfants ou la brebis perdue de la maison d’Israël (E.g.Mc,23,32-34,40; 2; 3,15,17; 3.1; 9, 17-18 ; 42 ; 12,40-42; Lc 4, 18; 5, 27; 6, 20-21; 7, 34, 37, 39; 10, 21; 11, 46; 14, 13, 21; 15,1,2; 18, 10, 13, 22; Mt 5, 10-12; 8, 28; 9, 10, 14; 10. 3, 15. 24: 11, 28; 15, 24; 19, 30; 20, 16; 21, 31-32; 25, 40, 45 Jo 7, 49; 9, 1-2, 8. 34.).

Autant de termes qui font allusion à une part bien précise de la population qu’on peut définir sans risque d’erreur. Jésus les appelle généralement les pauvres et les petits. Les pharisiens les appelaient les pécheurs ou la racaille ignorante de la loi. Aujourd’hui, certains parleraient à leur sujet de la «basse classe », d’autres des opprimés.

Tant de choses ont été écrites sur les circonstances historiques dans lesquelles Jésus a vécu et sur les événements « importants » qui ont engendré la situation politique et religieuse de son époque... Mais, comme dans la plupart des études historiques, pour décrire, le plus souvent, les faits et gestes des personnages «importants » les rois et les princes, les puissants et les riches, les oppresseurs et leurs armées. Pourtant, l’histoire véritable de l’humanité, c’est l’histoire de sa souffrance. Ce que nous retrouvons bien peu dans nos livres. Que sait-on de tous ceux qui ont souffert des glorieuses batailles de l’histoire? Que sait-on de la souffrance quotidienne des peuples opprimés au commencement du règne glorieux de tel ou tel souverain? Peut-être est-il possible de comprendre Napoléon sans comprendre l’histoire des souffrances de son époque, mais, à coup sûr, ce n’est pas possible pour Jésus. Pour lui, cet arrière-fond historique populaire est indispensable. C’est pourquoi nous devons nous efforcer de pénétrer ce monde des pauvres et des opprimés tel qu’il existait alors, en ce premier siècle, en Palestine.

Encore que le terme de «Pauvre » dans les évangiles ne désigne pas exclusivement ceux qui sont économiquement dépourvus, c’est sûr qu’il les concerne. Les pauvres, ce sont, en tout premier lieu, les mendiants. Ce sont ces malades, ces infirmes, obligés de mendier parce qu’incapables de travailler, parce que leur famille n’a pas les moyens ou n’est pas disposée à les soutenir. Il n’existait, évidemment, à l’époque ni hôpital, ni institution d’assistance, ni allocation pour les malades. Il ne leur restait qu’à mendier leur pain. Aussi, les aveugles, les sourds-muets, les boiteux, les estropiés, les lépreux étaient-ils habituellement des mendiants.

Puis venaient les veuves et les orphelins ces femmes et ces enfants qui n’avaient personne pour subvenir à leurs besoins et qui, dans cette société, n’avaient aucun moyen de gagner leur vie. Ils dépendaient souvent des oeuvres charitables, des sociétés religieuses et du Trésor du Temple.

Parmi ces économiquement pauvres, on pourrait encore compter les travailleurs journaliers sans qualification, souvent sans travail, les ouvriers agricoles dans les fermes et, peut-être, les esclaves.

En gros, ces pauvres ne souffraient pas d’un dénuement total, sauf en cas de guerre ou de famine. Il leur arrivait d’avoir faim et soif, mais, contrairement à des millions d’hommes aujourd’hui, ils ne mouraient pas de faim. Leur principale souffrance, à cette époque comme de nos jours, c’était la honte et le mépris. Comme le dit le gérant de la parabole « Mendier! j’aurais trop honte! » (Lc 16, 3).

Les pauvres dépendaient totalement de la « charité »des autres. Pour un Oriental, plus encore que pour un Occidental, c’est une situation terriblement humiliante. Au Moyen-Orient, le prestige et les honneurs sont plus importants que la nourriture ou même la vie. L’argent, le pouvoir, la culture donnent à l’homme du prestige, un rang parce qu’ils le rendent relativement indépendant et capable à son tour d’agir pour d’autres (5). L’homme réellement pauvre, celui qui dépend des autres, celui dont personne ne dépend, est au bas de l’échelle sociale. Il n’a ni prestige ni honneur, c’est à peine un homme. Sa vie ne signifie rien. Il a, dirait-on avec notre sensibilité occidentale, perdu toute dignité humaine.

C’est la raison pour laquelle le mot pauvre, dans l’évangile, peut recouvrir, par extension, tous ceux qui vivent opprimés, ceux qui dépendent de la pitié des autres. C’est aussi la raison pour laquelle, par extension, le mot peut désigner tous ceux qui se confient entièrement en la miséricorde de Dieu les «pauvres en Esprit » (Mt 5, 3) .

Les pécheurs

Les pécheurs étaient des bannis de la société. Quiconque, pour une raison ou une autre, déviait de la loi et des coutumes traditionnelles de la classe moyenne (classe des gens cultivés, vertueux, des scribes et des pharisiens) était considéré comme un être inférieur, un membre de la basse classe. Les pécheurs appartenaient à une classe sociale bien précise, celle des «pauvres » au sens large du mot.

On y trouvait tous ceux qui exerçaient des professions condamnées ou impures : prostituées, collecteurs d’impôts (publicains) (Jeremias prétend qu’il nous faudrait appeler ces gens collecteurs des douanes ou collecteurs de taxes ou publicains plutôt que percepteurs d’impôts, pour distinguer ces collecteurs engagés sur place et qui étaient haïs de la population des percepteurs d’Etat que personne ne rencontrait jamais.), voleurs, bergers, usuriers, joueurs professionnels... Les collecteurs d’impôts passaient pour former une profession de menteurs et de voleurs ils avaient le droit de fixer le montant de l’impôt ou des redevances à payer, le droit de s’accorder des commissions. Aucun doute qu’effectivement beaucoup d’entre eux en abusaient malhonnêtement. Dans le même ordre d’idée, on soupçonnait les bergers de mener leur bétail sur les terres d’autrui et de chiper le produit des troupeaux. Il devait bien y avoir un peu de vrai dans tout cela. Ces professions, avec quelques autres, traînaient derrière elles une véritable tare sociale.

Les pécheurs, c’étaient encore ceux qui ne payaient pas la dîme (un dixième de leur revenu) aux prêtres, ceux qui négligeaient le repos du sabbat et les rites de purification. Les lois et coutumes en ces matières étaient si compliquées que les gens sans culture étaient absolument incapables de comprendre ce qu’on attendait d’eux. La culture à cette époque se résumait en la connaissance des écritures. Les écritures comportaient la loi et les prophètes, ces derniers étant considérés comme les premiers commentateurs de la loi. Etre cultivé, c’était donc connaître la loi et toutes ses ramifications. Les gens illettrés et incultes étaient inévitablement des sans-loi, des êtres immoraux. Les am-ha-arez, les paysans sans éducation, cette racaille qui ne connaît rien à la loi (Jn 7, 49) étaient regardés, même par les pharisiens les plus éclairés comme Hillel, comme incapables de vertu et de piété.

Il n’y avait pratiquement aucune échappatoire pour le pécheur. Théoriquement, la prostituée pouvait être purifiée par un cheminement précis de repentance, de purification et d’expiation. Mais tout cela coûtait de l’argent et son argent mal gagné ne pouvait lui être d’aucun secours, il était corrompu et impur. Le collecteur d’impôts devait abandonner sa profession et restituer à ceux qu’il avait lésés le montant, plus un cinquième, des sommes qu’il avait frauduleusement acquises. Les gens sans instruction avaient à s’engager dans un long processus d’éducation avant d’obtenir la garantie d’être enfin purifiés. Etre pécheur par conséquent c’était pour cette part de l’humanité un destin, son « lot ». Ils étaient prédestinés à un état inférieur par le hasard (9) ou la volonté de Dieu. Ils demeuraient captifs, prisonniers de leur sort.

Leur souffrance prenait les formes de la frustration, de la culpabilisation, de l’anxiété. Frustrés parce qu’ils savaient que, jamais, ils ne seraient admis dans la compagnie des gens respectables; parce qu’ils ressentaient comme un besoin fondamental, celui d’être considérés et estimés et que cela leur était refusé. Ils n’avaient même pas la consolation, ces pauvres, de se croire inscrits au « grand livre de Dieu ». Ceux qui bénéficiaient du savoir leur affirmaient au contraire qu’ils étaient rejetés par Dieu lui-même et qu’ils « devaient le savoir ». Tout cela débouchait sur un complexe de culpabilité proche de la névrose qui conduisait inévitablement à la crainte, l’anxiété face à toutes les sortes de châtiments divins qui planaient au-dessus d’eux.

Les possèdes

Les pauvres, les opprimés ont toujours été particulièrement menacés par la maladie. C’était spécialement vrai du temps de Jésus, non seulement à cause des conditions physiques dans lesquelles ils vivaient, mais aussi, plus directement, du fait de leurs conditions psychologiques. Beaucoup semblent avoir souffert de maladies mentales qui en retour donnaient lieu à des dérèglements psychosomatiques tels que paralysies, blocages de la parole... Nous devons abandonner notre point de vue moderne sur la psychologie et essayer de pénétrer ce monde de la maladie, de la souffrance, tel que les gens de l’époque de Jésus le comprenaient.

Pour le Juif ou le païen d’Orient, le corps est la demeure d’un esprit. Dieu souffle un esprit dans l’homme pour lui donner vie. A la mort, cet esprit quitte le corps. Durant sa vie, il se peut que d’autres esprits viennent établir leur demeure dans ce corps, soit un esprit bon (l’esprit de Dieu), soit un esprit mauvais, impur, un démon. Ce conditionnement d’une personne, on peut l’observer dans son comportement. Dès que quelqu’un n’est plus lui-même, qu’il est «hors de lui », qu’il semble avoir perdu contrôle de lui-même, il paraît évident que quelque chose l’a envahi, l’a saisi. Ne disons-nous pas encore qu’est-ce qu’il lui a pris?

Aux yeux de l’homme d’Orient, ce n’est plus alors l’esprit de l’homme lui-même qui opère. Il est clair qu’il est possédé par un autre esprit. Selon la manière dont on apprécie ce comportement inhabituel, on parle alors de bon ou de mauvais esprit. Ainsi le comportement extraordinaire du prophète, l éclat inaccoutumé de son regard (particulièrement s’il entre en transe) témoigne d’un état de possession par l’esprit de Dieu. A l’inverse, le comportement pathologique du malade mental révèle un état de possession par un esprit mauvais.

Les symptômes manifestés par le démoniaque dans les évangiles sont les symptômes de ce que nous pourrions appeler l’épilepsie il se jetait sur le soi ou dans le feu, atteint d’une surdité temporaire, de mutisme, de convulsions, la bave et L’écume à la bouche (Mc 9, 17; 27 paral.). On comprend facilement que pour les témoins de la scène, il était sous l’emprise d’un esprit mauvais. Peut-être l’homme à l’esprit impur qui tombe en convulsions dans la synagogue (Mc 1, 23; 26 paral.) était-il lui aussi un épileptique. Et le démoniaque gérasénien qui vivait au milieu des tombes avec les esprits des morts, apparaît clairement avoir été un dément en plein délire « Personne ne pouvait plus s’assurer de lui, même avec une chaîne... Il brisait les chaînes et les entraves, personne n’avait assez de force pour le contrôler. Tout au long du jour et de la nuit... il poussait des hurlements et se tailladait avec des pierres » (Mc 5, 3 ; 5). Il était, évidemment, «possédé par un esprit mauvais ou impur» (Mc 5, 2).

On pensait aussi que certaines maladies, physiques ou psychosomatiques étaient l’œuvre d’un esprit mauvais. Luc nous parle d’une pauvre femme infirme qui était « possédée par un esprit de faiblesse », c’est-à-dire un esprit qui affaiblissait son corps. « Elle était pliée en deux », par conséquent «liée par Satan », c’est-à-dire maintenue dans cet état par l’esprit mauvais qui l’habitait (Lc 13, 10; 17). On nous parie encore d’esprits de surdité, de mutisme, qui ferment les oreilles des sourds et lient la langue des muets (Mc 9, 18; 25. 7, 35). La forte fièvre ou le délire de la belle-mère de Pierre n’est pas explicitement désignée comme un esprit mauvais, mais elle est personnifiée de la même façon Jésus interpelle la fièvre et elle la quitte (Lc 4, 39). Le paralytique à qui les péchés sont pardonnés (Mc 2, 1; 12 paral.) pourrait bien avoir souffert de conséquences psychosomatiques d’un terrible complexe de culpabilité. Il aurait très bien pu nous être présenté comme étant sous l’emprise d’un esprit de paralysie, bien que les évangiles ne fournissent pas directement cette explication.

On remarquera que toutes ces maladies sont, ce qu’on pourrait appeler des désordres fonctionnels. Les maladies externes, celles de la peau, ne sont pas expliquées de la même façon. On y voit plutôt une faiblesse du corps lui-même qu’un dérèglement de l’esprit qui habite l’organisme. Tout homme qui souffrait d’une maladie qui le rendait extérieurement impur était appelé lépreux. Dans ces temps anciens, le mot lèpre était un terme générique qui recouvrait toutes les formes de maladies de la peau, de l’éruption de boutons à la plaie purulente. On ne disait pas que le lépreux était sous l’emprise directe d’un esprit impur, mais son impureté corporelle ne pouvait être que le résultat du péché.

Tous ces malheurs, maladies, désordres étaient dus au Mauvais. C’étaient des calamités envoyées par Dieu en punition du péché, celui du pécheur lui-même, celui de quelqu’un de sa famille, ou celui de l’un de ses ancêtres. « Qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »(Jn 9, 2. Lc 13, 2; 4). Cela ne supposait pas d’ailleurs que Dieu intervienne lui-même pour infliger le châtiment. Il lui suffisait d’en laisser le soin au pouvoir du « Mauvais » (Job 1, 12). Au départ, il y a une vérité fondamentale dans ce lien entre le péché et la souffrance pécher, c’est faire quelque chose de nuisible, pour soi et pour les autres. Mais la façon de ressaisir ce lien était devenue complètement aberrante. Pécher, selon les enseignements, c’était avoir failli dans l’observation de lois que, le plus souvent, on ignorait totalement. Ce n’était donc pas toujours un acte délibéré, On pouvait pécher par erreur ou par ignorance. Et même, on pouvait avoir à endosser la faute de quelqu’un d’autre. Ainsi les enfants issus d’une union illégitime, et leurs enfants, pour dix générations, étaient considérés comme pécheurs. Les Juifs qui n’étaient pas de race pure, qui ne pouvaient retrouver la trace de leurs ancêtres assez loin derrière eux pour prouver la pureté de leur race, devaient porter comme une tare le fait que leurs ancêtres avaient péché en mêlant le sang païen au sang juif. Quand le péché est ainsi imputé de façon automatique, son lien avec le châtiment et la souffrance ne peut plus être pensé que de façon mécanique.

Nous avons là un champ propice à toutes les superstitions. Et, effectivement, beaucoup de pauvres, d’illettrés en étaient fortement marqués. En Palestine, les Juifs, tout autant que les païens, avaient pris l’habitude de faire appel à des sorciers guérisseurs, des devins capables, du moins le supposait-on, de repérer les péchés responsables des diverses afflictions

C’était un monde sombre, effrayant, où l’individu isolé vivait constamment menacé de tout côté, tant par les esprits mauvais que par les hommes. A tout moment à la merci d’esprits prêts à lui infliger n’importe quelle maladie ou folie; à la merci des rois ou tétrarques qui le possédaient comme un bien propre dont ils pouvaient user et disposer selon les besoins de la politique du moment; saigné le plus souvent par la taxation et l’impôt.

Les pauvres et opprimés se retrouvaient encore à la merci des scribes qui les chargeaient du poids de lois qu’ils «ne soulevaient jamais du petit doigt pour les soulager »(Lc 11, 46). Ils n’avaient aucun droit civil. «Ils ne pouvaient prétendre à aucune charge publique, ils n’étaient pas admis comme témoins dans les tribunaux ». «Tous les honneurs, les places de confiance, les postes officiels étaient réservés aux israélites à part entière », c’est-à-dire à ceux qui n’étaient pas pécheurs, à ceux qui pouvaient attester la pureté et la légitimité de leur généalogie. Les pécheurs étaient exclus de la synagogue.

Il se peut que les zélotes aient engagé dans leur armée quelques-uns de cette racaille ignorante de la loi, spécialement aux environs de la chute de Jérusalem, mais en gros, les pauvres et opprimés n’avaient aucune part à ces mouvements politico-religieux.

Classe moyenne et haute société

Tel était ce monde des «écrasés », des « persécutés », des « captifs » (Lc 4, 18. Mt 5, 10). Aujourd’hui on dirait le monde des opprimés, des marginaux, des misérables, de ceux qui ne comptent pas dans la société.

Ils formaient l’écrasante majorité de la population en Palestine les foules ou multitudes des évangiles.

Les professionnels, commerçants, artisans, tels les charpentiers ou les pêcheurs, étaient eux personnes «respectables », ils constituaient une sorte de classe moyenne. C’est à cette classe moyenne qu’appartenaient les pharisiens, esséniens, zélotes; c’étaient des gens de bonne éducation.

Cette classe moyenne était peu nombreuse, la haute société l’était moins encore.

La haute société, celle du pouvoir, vivait dans une immense richesse, dans le luxe et la splendeur. Entre cette haute société et la classe moyenne, il y avait un fossé économique infranchissable. La haute société comprenait la famille royale, celle d’Hérode dont les richesses provenaient des impôts, les familles sacerdotales aristocratiques (les chefs des prêtres) qui vivaient sur la dîme et les impôts du Temple et la noblesse (les anciens) qui possédaient la plus grande partie des terres.

Jésus était issu de classe moyenne. Il n’était pas, par naissance et éducation, de la classe des pauvres et des opprimés. On a souvent souligné que Jésus, contrairement à Paul, n’était pas citoyen romain et qu’il n’en avait pas, par conséquent, les droits. Mais, dans la société où il vivait cela ne présentait pas beaucoup d’inconvénients. Son seul handicap, et c’était un handicap bien léger qui ne jouait qu’à Jérusalem, c’était d’être galiléen. Le Juif orthodoxe de Jérusalem avait tendance à regarder de haut le Juif de Gaulée, fût-il de classe moyenne.

Ce qui est remarquable à propos de Jésus, c’est que, bien que de classe moyenne, n’ayant pas souffert de désavantages particuliers, il se soit mêlé aux derniers des derniers jusqu’à s’identifier à eux. Il est devenu un rejeté par choix.

Pourquoi Jésus a-t-il fait cela? Qu’est-ce qui a bien pu pousser cet homme de classe moyenne à s’adresser à des mendiants et à se mélanger aux pauvres? Qu’est-ce qui a bien pu pousser ce prophète à se lier à une racaille ignorante de la loi? La réponse court, tout au long de l’évangile la compassion.

Il était ému de compassion pour les foules et il guérissait leurs malades (Mt 14, 14). Il était ému de compassion parce qu’ils étaient las et prostrés comme des brebis sans berger (Mt 9, 36 comp. Mc 6, 34). Il fut saisi de compassion par les larmes et les sanglots de la veuve de Naïm « Ne pleure pas, lui dit-il » (Lc 7, 13). On nous dit explicitement qu’il eut compassion d’un lépreux (Mc 1, 41), de deux aveugles (Mt 20, 34) et de ceux qui n’avaient rien à manger (Mc 8, 2 paral.).

Tout au long de l’évangile, même lorsque le mot n’est pas prononcé, nous sentons ce mouvement de compassion. Encore et encore, Jésus répète « Ne pleure pas », « N’aie pas peur », « Ne soit pas inquiet » (Mc 5, 36. 6, 50. Mt 6, 25; 34 Mc 4, 40 Lc 10, 41). Devant le temple, ce n’est pas la majesté de l’édifice qui l’impressionne, mais cette pauvre veuve qui met son dernier sou dans le trésor du Temple (Mc 12, 41; 44). Et, lorsque tout le monde s’agite et s’émerveille du « miracle » de la fille de Jaïre, lui, s’inquiète qu’on lui donne à manger (Mc 5, 42; 43).

Ce qui différencie le bon Samaritain dans la parabole, c’est la compassion qu’il ressent pour l’homme abandonné à demi mort au bord du chemin (Lc 10, 33). Ce qui différencie le père aimant de la parabole, c’est son excès d’amour pour le fils prodigue (Lc 15, 20). Ce qui rend Jésus différent, c’est sa compassion sans limite pour le pauvre et l’opprimé.

Le mot français « compassion » est d’ailleurs bien trop faible pour exprimer l’émotion qui étreint Jésus. Le verbe grec splagchnizomai utilisé dans les textes vient de la racine splagchmon qui signifie les intestins, les boyaux, les entrailles, ou le cœur, c’est-à-dire ce dedans de soi-même d’où semblent monter les fortes émotions. Le verbe grec traduit un mouvement, une pulsion qui sourd des profondeurs des entrailles, qui vient des «tripes ». C’est pourquoi des traductions comme « il fut ému de pitié et de compassion » ou « son cœur en fut bouleversé » rendent mal toute la saveur physique de l’émotion contenue dans le mot grec.

Que Jésus ait éprouvé un tel sentiment est au-delà de toute question. C’est un sentiment humain que les évangélistes et la primitive Eglise n’avaient aucune raison apologétique de lui prêter. Et, par ailleurs, comme nous allons le voir, la plupart de ses actes et de ses pensées resteraient inintelligibles s’il n’avait été très profondément touché de compassion pour le pauvre et l’opprimé.

Si la souffrance de ces pauvres et opprimés avait un effet si puissant sur Jésus, quelle a donc dû être son émotion devant la perspective d’un avenir plus douloureux encore? La pensée de cette catastrophe imminente menaçant de plonger tant de monde dans un bain de sang au milieu d’atroces souffrances, a dû secouer jusqu’au plus profond de lui-même, un homme d’une telle compassion, d’une telle sensibilité. « Pleurez pour celles qui seront enceintes ou allaiteront en ces jours-là! » (Lc 21, 23). « Ils t’écraseront sur le sol, toi et tes enfants » (Lc 19, 44).

Jésus comme Jérémie, l’évangile nous l’atteste, en fut ému jusqu’aux larmes.

Mais que faire? Ressentir de la compassion, de la sympathie, c’est bien, mais était-il possible de faire quelque chose? Jean plaçait sa confiance dans un baptême de conversion. Jésus, lui, entreprit de libérer le peuple de toute forme de souffrance et d’angoisse pour le présent et pour l’avenir. Comment ?...

 

CHAPITRE IV

GUERISON

Il y avait des médecins à cette époque, mais en tout petit nombre. Leur science était évidemment des plus limitées. Et les pauvres pouvaient rarement se permettre de les consulter. Nous avons déjà mentionné la présence de sorciers-guérisseurs et de devins. On peut y ajouter celle d’exorcistes professionnels qui se prétendaient capables de chasser les esprits mauvais. Apparemment, parfois, ils y réussissaient.

Les exorcistes professionnels attribuaient leur succès à l’observation méticuleuse de formules rituelles anciennes. Ces rituels devaient comporter des incantations, des gestes symboliques, l’utilisation de certaines substances et L’invocation du nom de l’ancêtre, du sage (tel Salomon), de l’homme de Dieu à qui le rituel avait été, disait-on, révélé.

C’était, à très peu de chose près, de la magie.

On trouve aussi, occasionnellement, très occasionnellement, un Saint Homme (comme Hamina Ben Dosa) connu pour avoir provoqué la pluie ou réalisé des guérisons par une simple prière spontanée à Dieu.

Jésus se présente différemment. Peut-être se servait-il parfois de substances connues pour leur propriété médicale, comme la salive (Mc 7, 33. 8, 23). Sans doute, cherchait-il souvent à établir un certain contact physique avec le malade (Mc 1, 31; 41. 6, 56. 8, 22; 25) il les touchait, les prenait par la main, leur imposait les mains. Mais il n’employait jamais de formules rituelles, d’incantations ou d’invocations. Il a probablement été accusé d’exorciser au nom de <Béelzebub » (ou de Satan), précisément parce qu’il n’invoquait aucune autorité religieuse et qu’il n’utilisait aucun rituel traditionnel.

En un certain sens, Jésus lui aussi priait, à la manière de ces saints hommes qu’on faisait intervenir pour obtenir la pluie ou la guérison, mais, sa manière de comprendre l’événement se distingue très profondément de la leur. Eux se fiaient à leur propre sainteté, à leur propre réputation aux yeux de Dieu. Jésus se fie au pouvoir de la foi. Pour lui, ce n’est pas la prière en tant que telle qui accomplit la guérison, c’est la foi (Mt 21, 22).

Sans cesse on nous rappelle que Jésus affirmait à celui qu’il avait guéri « Ta foi t’a guéri ». C’est une affirmation remarquable, qui, d’emblée, situe Jésus en dehors de toutes les catégories de son époque médecins, exorcistes, magiciens ou saint homme. Jamais en effet Jésus ne s’attribue directement la guérison du malade. Jamais il ne prétend disposer d’un pouvoir spécial, en vertu d’une relation particulière avec Dieu. Jamais il ne met en avant l’efficacité d’une formule magique, les propriétés médicinales de telle ou telle substance, la salive par exemple. Jamais il ne dit même, du moins explicitement «C’est Dieu qui t’a guéri ». Simplement il affirme «Ta foi t’a guéri. »

C’est une affirmation vraiment étonnante. Jésus, comme tout Juif croyant, devait être persuadé que « Tout est possible à Dieu » (Mc 10. 27). Mais, et c’est en cela qu’il se différenciait de ses contemporains, il le traduisait par « Tout est possible à celui qui a la foi » (Mc 9, 23). L’homme qui a la foi devient comme Dieu, tout-puissant. « Si vous avez la foi, comme un grain de moutarde, rien ne vous sera impossible... vous pourrez dire à cette montagne "déplace-toi d’ici à là>’ et elle se déplacera » (Mt 17, 20).

La graine de moutarde et le déplacement de la montagne sont, bien sûr, des images. La foi, comme la graine de moutarde, est, selon les apparences, une chose Si petite, si insignifiante, pourtant elle peut accomplir des choses immenses, impossibles. Des choses comparables à un déplacement de montagne, ou celui d’un mûrier, comme le dit Luc (Lc 17, 6). Même si les évangiles nous Laissent soupçonner une certaine confusion dans l’emploi de ces images, le sens est clair la foi, pour Jésus, est une force toute-puissante, un pouvoir capable de réaliser l’impossible.

Là où Jean avait mis sa confiance dans un baptême de conversion, Jésus met sa confiance dans la foi. Le seul pouvoir qui puisse guérir et sauver le monde, réaliser l’impossible, c’est celui de la foi « Ta foi t’a sauvé.>

Cette foi, bien entendu, n’est pas simple adhésion à un credo, à un corps de doctrine et de dogmes. C’est une conviction, une ferme conviction. Le malade a la foi quand il commence à être convaincu qu’il peut être guéri. Lorsque cette conviction est suffisamment forte, la guérison s’accomplit; il peut se lever et marcher. Si quelqu’un parle avec assez de conviction, « sans hésitation en son cœur, mais avec la foi que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé » (Mc 11, 23). Et, si vous priez avec la profonde conviction que «vous avez déjà obtenu ce que vous demandez, cela vous sera accordé » (Mc 11, 24).

A l’inverse, s’il vous arrive de douter ou d’hésiter, il ne se produira rien. Cela est illustré par le récit de Pierre marchant sur les eaux. Il doute.., et s’enfonce (Mt 14, 28; 31). Lorsque les disciples de Jésus essaient de chasser les démons, ils n’y réussissent pas, car leur conviction est encore faible et hésitante, ils n’ont pas assez de foi (Mt 17, 19; 20).

Cela ne veut pas dire que le pouvoir de la foi réside uniquement dans la force de la conviction grâce à une sorte d’influence psychosomatique liée à une puissante suggestion (8). La foi n’est pas n’importe quelle conviction, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, ou neutre. C’est une sorte de conviction particulière qui tient sa puissance de son contenu. C’est une conviction bonne et juste, c’est la conviction que ce que l’on espère arrivera parce que c’est bon et parce que c’est juste; que la bonté pourra et devra triompher du mal. En d’autres termes, c’est la conviction que Dieu est bon pour l’homme et qu’il peut et doit triompher du mal. La puissance de la foi, c’est la puissance de la bonté et de la vérité. C’est la puissance de Dieu.

L’opposé de la foi, c’est le fatalisme. Le fatalisme n’est pas une forme de philosophie de la vie qui aurait existé autrefois en un coin reculé du globe. C’est l’attitude dominante de la plupart des gens, la plupart du temps. On le rencontre à travers des expressions comme «On ne peut rien y faire>, « Vous ne changerez pas le monde », « Vous devez être réaliste>, « Il n’y a pas d’espoir>, « Rien de nouveau sous le soleil>, « Il faut accepter les faits>. Autant d’affirmations qui montrent qu’on ne croit pas réellement en la puissance de Dieu, qu’on n’espère pas réellement ce que Dieu a promis.

On remarquera combien ce type de foi est proche de l’espérance. En fait, il est presque impossible de distinguer, au sens biblique du mot foi et espérance (Héb. 11, i Rom. 4, 18; 22). La foi et l’espérance sont deux aspects différents de la même attitude d’esprit, tout comme l’incroyance et le désespoir sont deux aspects du fatalisme.

Nous avons deviné quelque chose du fatalisme des pauvres, des pécheurs, des malades du temps de Jésus. La réussite de son activité de guérisseur doit être interprétée comme un triomphe de la foi et de l’espérance sur le fatalisme. Les~ malades qui s’étaient résignés à leur souffrance — c’était le lot de leur vie — étaient encouragés à croire qu’ils pouvaient, qu’ils seraient guéris. La propre foi de Jésus, ses convictions indéracinables, éveillaient la foi en eux. La foi, c’était une attitude que les gens attrapaient auprès de Jésus, à son contact, presque comme une maladie. La foi ne s’enseigne pas, elle « s’attrape D par contagion. Ils commencèrent alors à regarder vers lui pour augmenter leur foi (Lc 17, 5) et les aider dans leur manque de foi (Mc 9, 24). Jésus devenait l’initiateur de la foi. Mais, une fois initiés, ils pouvaient transmettre cette foi à d’autres. La foi de l’un éveillait la foi de l’autre. Les disciples étaient envoyés la susciter chez les autres.

Là où l’atmosphère générale de fatalisme avait été remplacée par une ambiance de foi, l’impossible commençait à arriver. A Nazareth, sa ville, il avait rencontré une absence de foi, c’est pourquoi aucune « guérison merveilleuse et imprévue n’avait pu y être accomplie» (Mc 6, 5 ; 6). Mais, ailleurs, en Gaulée, des gens étaient guéris, des mauvais esprits chassés, des lépreux purifiés. Les miracles de la libération commençaient à apparaître.

Mais s’agissait-il véritablement de miracles ?

Les miracles sont souvent considérés, autant par ceux qui y croient que par ceux qui les refusent, comme des événements qui contredisent les lois de la nature et qui, par conséquent, ne peuvent être expliqués par la science ou la raison. Ce n’est pas du tout ce que la Bible entend par miracle, comme tout bibliste vous le dira.

Les « lois de la nature » sont un concept scientifique moderne. La bible ne connaît rien de la nature et des lois naturelles. Le monde est la création de Dieu, et quoi qu’il y arrive, d’ordinaire ou d’extraordinaire, c’est le fait de la providence divine. La Bible ne divise pas les événements en événements naturels ou surnaturels. Dieu est toujours, d’une façon ou d’une autre, derrière ce qui se passe.

Un miracle dans la Bible. c’est un événement inhabituel interprété comme une action inhabituelle de Dieu, l’une de ses oeuvres de puissance. Certains actes de Dieu sont appelés miracles ou merveilles du fait de leur capacité à étonner, à surprendre, à provoquer l’admiration. Ainsi, la création est un miracle, la grâce est un miracle, la croissance de l’énorme moutardier à partir de sa minuscule graine en est un autre, La libération d’Egypte, c’est encore un miracle, et le royaume de Dieu sera un miracle. Le monde est rempli de miracles pour ceux qui ont des yeux pour voir. Franchement nous sommes à plaindre si, pour notre part, nous ne sommes capables d’admiration, d’émerveillement que lorsque les lois prétendues naturelles sont contredites.

Les lois de la nature sont des hypothèses de travail de la science. Pour nous, dans la pratique, elles sont d’une extrême importance. Mais nous devons les prendre pour ce qu’elles sont. Nous savons qu’elles sont appelées à être, sans cesse, revues et corrigées à la lumière de nouvelles expériences. Beaucoup d’entre elles, considérées comme assurées au XVIIe siècle, sont aujourd’hui dépassées. N’importe quel scientifique dira que les théories les plus récentes ne livrent pas le dernier mot de ce qui est possible ou impossible dans la vie. On ne peut même pas éliminer a priori ce qui pourrait sembler «miracle » aujourd’hui. Dans ce inonde mystérieux qui est le nôtre, il y a bien plus que ce que nous pouvons comprendre.

Les « lois de la nature » ne sont pas un critère suffisant pour nous décider de ce qui est, dans notre monde, miracle ou pas. Il se peut très bien qu’un événement contredise les lois, telles que nous les connaissons aujourd’hui, sans être pour autant un miracle ou un acte de Dieu. Pensons par exemple à l’acupuncture, aux perceptions extra-sensorielles, aux exploits des yogis, à tous les phénomènes para-psychologiques. Et, par ailleurs, il se peut qu’un autre événement soit un vrai miracle et qu’on puisse l’interpréter de manière tout à fait naturelle. Pour les Juifs, le plus grand miracle de la Bible est celui de l’exode, le passage de la mer des roseaux (et non pas de la mer Rouge comme on l’a souvent mal traduit. La mer des roseaux est un marécage au bord de la mer Rouge). Tous les exégètes sérieux aujourd’hui tombent d’accord pour dire que cette traversée de la mer des roseaux et la noyade de l’armée égyptienne qui s ensuivit, s’explique par Les phénomènes naturels des

marées et du vent. Mais ils étaient à coup sûr, «providentiels> pour les Israélites. Et ils sont restés, dans l’Ancien Testament, le plus grand des miracles. Tout le merveilleux rajouté au long des siècles de relecture de l’événement n’est là que pour souligner l’admiration devant ce que Dieu a réalisé pour son peuple.

Un miracle est donc une action de Dieu qui, par sa puissance et son caractère exceptionnel, provoque en nous l’admiration et l’émerveillement. En tant que tel, il peut être appelé, et la Bible l’appelle souvent ainsi, un signe. Signe de la puissance de Dieu et de sa providence, de sa justice et de sa miséricorde, de sa volonté de sauver et de libérer.

Comment comprendre alors les récits des miracles de Jésus dans l’évangile?

Il existe une théorie, solidement fondée, selon laquelle Marc (l’évangéliste) n’aurait pas été satisfait du portrait de Jésus qui circulait dans l’Eglise de son époque et qui le présentait essentiellement comme un enseignant, un maître. Ceux qui n’avaient pas rencontré Jésus durant sa vie ne pouvaient guère faire sa connaissance qu’à travers ses paroles, ses paraboles. Marc semble avoir voulu corriger cette image partielle. Il a dû alors, on le suppose, prendre contact, directement ou indirectement, avec les simples villageois qui l’avaient connu en Gaulée. Ces conteurs de Galilée, qui peut-être ne sont jamais devenus chrétiens, lui rapportèrent leurs souvenirs, ce qui, plus que tout, avait impressionné les pauvres et les opprimés les miracles de Jésus. Un miracle est un récit bien plus intéressant que n’importe quel sermon, que n’importe quelle sentence, que n’importe quelle idée religieuse, fût-elle neuve et originale. Ils ont dû être dits et redits autour du feu, à la veillée, sans cesse enrichis de nouveaux détails afin de retenir l’attention de l’auditoire.

C’est de tels conteurs que Marc reçut la plupart de ses récits des miracles de Jésus. D’autres lui sont parvenus par Pierre et les autres disciples. Marc n’a sûrement pas exercé de jugement critique à la manière d’un historien moderne. Il a été fidèle à ses sources. D’autant plus que les miracles contribuaient d’une manière particulièrement simple et efficace à convaincre ses lecteurs. Le langage des miracles était un langage que tout le monde, à l’époque, pouvait comprendre et apprécier. Matthieu et Luc ont probablement suivi Marc, tandis que Jean semble avoir eu ses propres sources sur les « signes » et les « oeuvres » réalisés par Jésus. Par conséquent, il est très probable que les récits miraculeux qui nous ont été transmis par les évangiles, comportent des embellissements et des exagérations, ou des récits d’événements qui, à l’origine, n’étaient ni des miracles, ni des merveilles extraordinaires (par ex. la marche sur les eaux, la multiplication des pains, la cueillette sur le figuier, le changement d’eau en vin). Une étude critique des textes tend à le confirmer.

Néanmoins, ceci étant pris en compte, il apparaît comme un fait historique indubitable que Jésus a effectivement réalisé des miracles, qu’il a réellement exorcisé et guéri des gens d’une façon tout à fait extraordinaire. Pourtant, et cela est sans doute le plus étonnant, il reste que les auteurs des évangiles, en dépit de leur propre intérêt à souligner le miraculeux partout où cela était possible, enregistrent fidèlement l’extrême répugnance de Jésus à accomplir des miracles.

Constamment les pharisiens lui réclament un « signe venant du ciel » et chaque fois il s’y refuse (Mc 8, il; 13 paral. Lc 11, 16. Jn 2, 18. 4, 48. 6, 30). Ce qu’ils attendaient, c’était cette sorte de miracle spectaculaire qui aurait authentifié sa mission et prouvé de manière définitive qu’il était bien le prophète envoyé de Dieu. Comment pouvaient-ils savoir autrement s’il fallait le croire ou non? Mais Jésus, en toute confiance, leur déclare «qu’il ne leur sera pas donné un tel signe et qu’en outre, cette génération qui demande un signe miraculeux n’est qu’une génération perverse et incroyante »(Lc 11, 29 paral.).

Rien ne montre plus clairement la différence entre Jésus et les hommes de sa génération. Pour lui cette prétention à obtenir un signe authentificateur n’était qu’une tentation satanique. D’où le récit de sa tentation au désert, lorsque Satan est supposé l’avoir invité à se « jeter du haut du temple ~. Jésus le refuse. Ce ne serait qu’un essai malsain de mettre Dieu à l’épreuve (Lc 4, 12 paral.). Pour la plupart des hommes religieux de L’époque, résister ainsi à la tentation de se justifier par des signes et des preuves venant du ciel aurait été à la limite du possible.

Aussi, c’est se tromper lourdement sur le compte de Jésus que de penser qu’il a accompli des miracles ou des guérisons dans le but ultime de prouver quelque chose, de prouver qu’il était Le messie ou le fils de Dieu. Son seul et unique motif était la compassion. Son seul désir était de libérer le peuple de sa souffrance et de sa résignation à souffrir, de son fatalisme. Il était profondément convaincu que cela pouvait se faire et que le succès miraculeux de ses efforts devait être attribué à la puissance de la foi. Il n’estimait pas qu’il avait le monopole de cette compassion, de cette foi, de ce salut miraculeux. Ce qu’il désirait, plus que tout, c’était d’éveiller la même compassion, la même foi tout autour de lui. Cela seul pouvait rendre le pouvoir de Dieu efficace, opérationnel. Jésus n’a pas cherché à prouver quelque chose, ses succès, ses miracles montraient par eux-mêmes, à l’évidence que Dieu était à l’œuvre, libérant son peuple, grâce à la foi qu’il avait fait naître en lui.

 

CHAPITRE V

LE PARDON

Jean Baptiste appelait les pécheurs à la conversion. Ha-mina Ben Dosa les exorcisait. Jésus lui, s’est identifié à eux. Il a quitté son rang social pour se mêler aux mendiants, aux collecteurs d’impôts et aux prostituées.

Jésus et les pécheurs

Dans les sociétés où il existe des barrières entre les classes, les races ou d’autres groupes sociaux, cette séparation est maintenue par le moyen de tabous sociaux. Pas question de partager son repas, de célébrer un événement, de participer à des réjouissances avec des gens qui appartiendraient à d’autres groupes. Pas question, même par politesse, de manger ou boire avec un individu de classe inférieure ou quelqu’un dont on désapprouverait la conduite.

Le scandale que Jésus a dû causer dans ce type de société en vivant avec les pécheurs, peut difficilement être imaginé par nos contemporains. Il les accueillait, les approuvait, il choisissait même de devenir « un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs » (Mt 11, 19). L’effet de ce choix sur les pauvres et les opprimés eux-mêmes a été miraculeux.

Que Jésus se soit ainsi mélangé aux pécheurs est un fait historique assuré. On peut le retrouver dans toutes les traditions indépendantes qui forment nos évangiles, et dans toutes leurs "formes littéraires ». A coup sûr, ce ne sont pas les communautés croyantes, autrement « respectables ", qui ont pu inventer après coup une pratique aussi scandaleuse. On peut même se demander si les évangiles n’ont pas atténué cet aspect de la « praxis » de Jésus. Quoi qu’il en soit., il nous reste suffisamment de témoignages pour en être convaincus il tenait, comme on disait alors, sa table ouverte aux pécheurs.

« Cet homme fait bon accueil (Le mot grec (prosdechetaï) est mieux traduit par « il fait la fête avec...») aux pécheurs et mange avec eux! (Lc 15, 2).

Tandis qu’il s’allongeait à table dans sa maison, de nombreux collecteurs d’impôts et de pécheurs se retrouvaient avec Jésus et ses disciples; car il y en avait beaucoup parmi eux qui le suivaient (Mc 2, 15. Comparer Mt 9, 10, Lc 5, 29).

Et vous dites Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs » (Lc 7, 34. Mt 11, 19).

Jésus recevait les pécheurs chez lui. Nous avons eu tendance à prendre trop à la lettre l’affirmation selon laquelle «le fils de l’homme n’a pas où reposer la tête » (Mt 8, 20. Lc 9, 58). Jésus se déplaçait beaucoup. Il lui arrivait par conséquent de dormir au bord des routes ou chez des amis. Mais il devait avoir un domicile à Capharnaum. Peut-être le partageait-il avec Pierre, André et leur famille (Mc 1, 21; 29. 2, 1; 2. Mt 4, 13). La référence à « sa maison » dans Marc 2, 15, peut désigner la maison de Lévi, comme Luc l’interprète (5, 29), mais, on peut soutenir, très raisonnablement, qu’elle désigne la maison de Jésus lui-même. On voit mal comment comprendre qu’il ait pu être accusé de recevoir des pécheurs (Lc 15, 2) s’il n’avait pas quelque chose comme un domicile pour le faire.

Le fait que les hôtes étaient invités, qu’ils « s’allongeaient » à table, montre que les repas dont il est question dans les évangiles étaient des fêtes, des festins. Aux repas ordinaires de famille, lorsqu’il n’y avait pas d’invités, on s’asseyait à table comme nous le faisons aujourd’hui. On s’allongeait seulement pour un festin, une fête. Ce n’étaient pas d’ailleurs nécessairement des repas très compliqués et coûteux (Lc 10, 38; 42). La compagnie et la conversation importaient plus que la nourriture. Ils faisaient néanmoins suffisamment partie de l’ordinaire de la vie de Jésus pour qu’on puisse l’accuser d’être un glouton et un ivrogne.

Selon Luc, Jésus conseilla une fois à son hôte, de classe moyenne, d’inviter «les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles », au lieu de toujours inviter ses « amis, frères, relations et riches voisins » (14, 12; 13). On peut croire que Jésus pratiquait ce qu’il prêchait et que, par conséquent, il était dans ses habitudes de recevoir, non seulement les collecteurs d’impôts et les pécheurs, mais encore les mendiants et vagabonds. Mais Jésus devait aussi inviter à dîner des pharisiens, des personnes « respectables ». S’ils L’invitaient chez eux (Lc 7, 36. 11, 37. 14, 1), il leur a sûrement rendu l’invitation en les recevant chez lui. Comment des pharisiens et des mendiants ont-ils pu se retrouver autour de la même table? Les pharisiens n’ont-ils pas craint de perdre leur rang en acceptant de se rendre à de tels repas?

C’est ce qui pourrait nous amener à nous demander si la parabole des invités au festin (Lc 14, 15; 24) n’a pas été bâtie sur des événements concrets de la vie de Jésus. Ces invités « respectables » en sont-ils venus, un jour, à s’excuser lorsqu’ils étaient invités ? Est-ce qu’il a dû envoyer ses disciples « dans les rues, sur les places de la ville » pour amener «les pauvres, les infirmes, les aveugles, les boiteux » ou même « sur les routes et les chemins pour faire entrer les gens de force »?

Aucun doute que les mendiants, de prime abord, ont dû se montrer méfiants et que les pécheurs ont dû y regarder à deux fois avant de recevoir Jésus chez eux. Jésus a pu être amené, pour dépasser des coutumes sociales aussi enracinées, à les faire entrer de force ou à s’inviter lui-même chez eux. N’est-ce pas ce que Luc illustre dans la parabole de Zachée (Lc 19, 1; 10).

Zachée ne peut, en aucune façon, être considéré comme un pauvre, au sens économique du terme. C’était le principal collecteur d’impôts de Jéricho, ce qui lui avait permis d’accumuler une énorme richesse. Mais il demeurait un exclu à cause de son métier. Il était classé parmi les pécheurs. Aucune personne respectable n’aurait jamais pénétré dans sa maison ou mangé avec lui. Jésus, délibérément, s’invite chez lui, chez ce pécheur, le plus notoire de Jéricho!

Ces collecteurs d’impôts, ces pécheurs, comme les malades et les infirmes, une fois qu’ils eurent jaugé le personnage de Jésus, ont dû prendre l’habitude, comme Luc nous le dit, de rechercher sa compagnie (Lc 15, 1) et de l’inviter à manger chez eux.

Jésus lui-même accordait une grande importance à ces réunions festives. Il lui arrivait de louer une salle dans une auberge pour se retrouver avec ses disciples. Le dernier repas, à coup sûr, a été le dernier d’une longue série de repas semblables. Après sa mort, ses disciples gardèrent sa mémoire en continuant de rompre le pain tous ensemble. C’était ainsi qu’il avait désiré qu’on se souvienne de lui. Dans l’ambiance d’un repas. « Faites cela en mémoire de moi »(1 Cor. 11, 24; 25).

Le péché

Il serait impossible de surestimer l’impact que ces repas ont dû avoir auprès des pauvres et des pécheurs. En les acceptant comme amis, comme égaux, Jésus les déchargeait de leur honte, de leur humiliation, de leur culpabilité. En montrant que pour lui ils comptaient en tant que personnes humaines, il leur rendait le sens de leur dignité, il ouvrait leur prison. Le contact physique qu’il avait avec eux, allongé autour de la même table (comparer Jn 13, 25) et qu’il n’a jamais songé à interdire (Lc 7, 38; 39) leur donnait le sentiment qu’ils étaient purifiés, reconnus.

En outre, du fait que Jésus était considéré comme un homme de Dieu et un prophète, ils pouvaient interpréter son geste d’amitié comme un geste d’approbation de la part de Dieu même. Dieu les accueillait tels qu’ils étaient. Voilà que leur péché, leur ignorance, leur impureté, étaient oubliés, qu’ils ne pesaient plus sur eux!

C’est une chose qui a souvent été soulignée : la compagnie de table des pécheurs avec Jésus a été une sorte de pardon implicite de leurs péchés. Pour bien l’apprécier, nous allons pénétrer plus profondément la manière dont on comprenait alors le péché et le pardon.

Le péché était considéré comme une dette qu’on devait à Dieu (Mt 6, 12. 18, 23; 35). Cette dette avait été contractée dans le passé, par soi-même ou par l’un de ses ancêtres. Elle était la conséquence d’une transgression quelconque de la loi. Cette transgression pouvait avoir été commise délibérément ou par erreur, comme nous l’avons déjà vu. Ainsi, le Juif né d’une union illégitime ou de races métissées, vivait dans un état permanent de péché, d’un endettement vis-à-vis de Dieu, du fait de la faute de ses ancêtres.

Le pardon signifiait l’annulation ou la rémission de la dette envers Dieu. Pardonner en grec (Aphiemi) signifie remettre, soulager, libérer. Pardonner à quelqu’un, c’est le libérer de la domination de son passé. Quand Dieu pardonne, il ferme les yeux sur le passé. Il fait disparaître toutes les conséquences présentes ou futures des fautes passées.

L’amitié de Jésus envers les pécheurs montre, très clairement, que c’était précisément ce qu’il avait en tête il ignorait leur passé, il se refusait à retenir quoi que ce soit contre eux. Il les traitait comme des gens qui n’avaient plus, s’ils en avaient jamais eu, de dettes envers Dieu, et qui, par conséquent ne méritaient plus ni mise à l’écart ni châtiment. Ils étaient pardonnés.

Jésus n’avait pas plus besoin d’exprimer cela dans des mots que le père du fils prodigue n’avait eu à expliquer longuement à son fils qu’il était pardonné. L’accueil que le fils recevait, la grande fête qu’on organisait pour lui, parlaient par eux-mêmes, plus clairement que tous les mots.

La libération

Parce que la maladie était considérée comme l’une des conséquences du péché, la guérison en vint à être saisie comme une des conséquences du pardon. La maladie était censée être la punition du péché. C’était le prix qu’on pouvait être appelé à payer pour régler sa dette envers Dieu. Si on se trouvait libéré de son mal, c’était que la dette avait été annulée. Ainsi, selon un passage des manuscrits de la mer Morte, Nabunai, roi de Babylone, aurait déclaré : « J’étais affligé (d’un mauvais ulcère) depuis sept ans et, un exorciste juif m’a pardonné mes péchés » .

La même idée est présentée au lecteur de l’évangile dans le récit du paralytique (Mc 2, 1 ; 12). Si Cet homme peut se lever, marcher, c’est la preuve que son péché lui a été pardonné. Il souffrait probablement d’un complexe de culpabilité qui avait donné naissance à une paralysie de type psychosomatique. Dès que Jésus l’eut assuré du pardon de ses péchés, de la remise de sa dette envers Dieu, le sentiment fataliste de sa culpabilité a été balayé et il s’est retrouvé capable de marcher.

Le dialogue entre Jésus et les pharisiens, dans cette histoire, a sans doute été composé par Marc ou un prédicateur de la primitive Eglise. De toute évidence, il vise à souligner que cette guérison est un signe, ou une preuve du pardon qui a été accordé « Afin que vous sachiez que le fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre... je te le dis, lève-toi... » (Mc 2, 10 ; 11).

On aurait tort d’en conclure que ce qui a guidé Jésus dans cette guérison, c’était son désir de prouver son pouvoir de pardonner les péchés. Sa motivation, nous l’avons déjà dit, c’était la compassion. Compassion, qui, tout à la fois, l’amène à guérir cet homme paralysé et à lui assurer le pardon de ses péchés. Et, si le pouvoir de guérir manifeste la puissance de la foi, il en est de même pour le pouvoir de pardonner. Il nous est dit que les foules s’émerveillaient non pas qu’un tel pouvoir ait été donné à Jésus, mais qu’un tel pouvoir ait été donné «aux hommes » (Mt 9, 8). N’importe qui, pourvu qu’il ait la foi suffisante, aurait pu en faire autant.

La foi et  la joie

On retrouve cela très clairement dans l’histoire de la pécheresse qui essuie les pieds de Jésus « Tes péchés te sont pardonnés» dit Jésus... « Ta foi t’a sauvée, va en paix »(Lc 7, 48; 50).

Ici le dialogue a été construit afin de mettre en valeur le fait que c’est bien la foi de la femme qui a permis au pardon de Dieu d’être effectif en elle. Jésus n’a fait que la convaincre que toutes ses dettes avaient été levées et que Dieu désormais l’accueillait, l’approuvait. Au moment même où elle l’a cru, cela s’est produit, et sa vie en a été transformée. La foi de Jésus dans le pardon inconditionnel de Dieu avait éveillé en elle la même foi. Comment s’y est-il pris exactement, nous ne le savons pas. Peut-être par un simple geste d’amitié et d’accueil, peut-être rien d’autre que le fait de lui avoir laissé lui laver les pieds... Il ne l’avait pas rejetée comme on pouvait s’y attendre de la part d’un prophète (Le 7, 39). Il ne l’avait pas accablée, condamnée ou accusée d’impureté. Comme le père de la parabole du fils prodigue, Jésus n’avait imposé aucune condition, aucune peine, aucune épreuve. En un simple geste, elle avait été totalement libérée de son passé, gratuitement, inconditionnellement.

Le résultat, c’était une sorte de guérison, un salut expérimenté comme un soulagement, une joie, vécus dans la gratitude et l’amour. « Ses péchés, ses nombreux péchés doivent lui avoir été pardonnés puisqu’elle a montré un tel amour »(= une telle gratitude) (Le 7, 47).

Son amour tout plein de reconnaissance, sa joie incontrôlable, voilà le signe de sa libération du péché. La Joie! C’était le résultat le plus frappant de l’activité de Jésus parmi les pauvres et les opprimés. Les repas qu’il prenait avec eux étaient des fêtes. Jésus de toute évidence avait le chic pour permettre à tous de se réunir dans la joie. Et cela scandalisait les pharisiens.

Pour eux, ces réjouissances, ces fêtes avec des pécheurs ne pouvaient que créer le scandale et la confusion (Le 15, 1). La seule conclusion qu’ils pouvaient en tirer, c’était qu’il était devenu un « jouisseur », un « ivrogne et un glouton »(Le 7, 34).

Aussi pour s’expliquer, Jésus leur propose-t-il trois paraboles celle de la brebis perdue, celle de la pièce de monnaie égarée, celle du fils retrouvé (Le 15, 1 ; 32). La pointe de chacune de ces paraboles résidant en ceci le simple fait d’avoir trouvé ou retrouvé ce qui était perdu (le pardon) est en soi, une raison naturelle, suffisante pour la fête et la joie!

Il n’y a aucun doute, Jésus a dû être quelqu’un de très sympathique, sa joie, comme sa foi et son espoir, devait être contagieuse. C’est ce qui marquait la différence la plus évidente entre lui et Jean. Comme nous le verrons plus tard, Jésus «faisait la fête » tandis que Jean « jeûnait » (Le 7, 31; 34 paral.).

Comme le note Schillebeeckx avec tant d’à-propos, le fait que les disciples de Jésus ne jeûnaient pas témoigne de «l’impossibilité existentielle d’être triste en compagnie de Jésus » Le jeûne est un signe de tristesse et de malheur. Tout simplement, on ne jeûne pas quand on est en compagnie de l’époux durant un mariage (Mc 2, 18; 19 paral.). Les pauvres, les opprimés et tous ceux qui ne restaient pas accrochés à leur propre « respectabilité » vivaient en sa compagnie une authentique expérience de joie et de liberté.

Il leur permettait de se sentir à l’aise, en sécurité, loin de la crainte des esprits mauvais, des dangers des hommes, des « tempêtes sur le lac ». Auprès de lui, ils n’avaient plus à s’inquiéter de ce qu’ils auraient pour se vêtir ou manger, ni même de la maladie. Il est remarquable de voir la fréquence avec laquelle Jésus les rassurait, les encourageait

— N’aie pas peur, ne t’inquiète pas, réjouis-toi (Mc 5, 36. 6, 50. Mt 6, 25; 27; 28-31 ; 34. 9, 2, 22. 10, 19; 26; 28; 31. 14, 27. Le 12, 32. Jn 16, 33 et tous les textes parallèles — voir aussi Mc 4, 19; 40. 10, 49. Lc 10, 41)... Jésus, non seulement les guérissait et leur pardonnait, mais il dissipait leur peur, il allégeait leurs soucis. Sa présence elle-même les libérait.

 

CHAPITRE VI

LE ROYAUME DE DIEU

Il y a certains passages du prophète Isaïe que Jésus a probablement utilisés pour rendre compte de son oeuvre de libération auprès des pauvres et des opprimés (Le 4, 16-21. 7, 22 paral. Mt 10, 7; 8). Il semble bien que Luc ait retrouvé dans ses sources l’histoire de Jésus faisant la lecture du livre d’Isaïe dans la synagogue de Nazareth. Il a retenu ce récit et il l’a placé, en introduction au ministère public de Jésus, comme une sorte de texte programme (Le 4, 16; 21). Même si Jésus n’a pas réellement lu et commenté ce texte d’Isaïe dans la synagogue, c’est à juste titre que Luc nous le propose pour nous introduire à sa démarche, car il illustre admirablement le sens profond de son activité.

On peut mentionner trois citations des prophéties d’Isaïe (qui interfèrent dans le texte de Luc).

« En ce jour-là, les sourds entendront la lecture du livre, et sortant de l’obscurité et des ténèbres les yeux des aveugles verront.
De plus en plus, les humbles se réjouiront dans le Seigneur.
Et les pauvres exulteront à cause du Saint de Yahvé »(Is. 29, 18; 19) TOB.

« Alors les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront.
Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera la joie » (35, 5; 6) TOB.

"L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi
Le Seigneur en effet a fait de moi un messie.
Il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement
(ou proclamer aux aveugles le retour à la vue, mettre en liberté ceux qui sont écrasés) 
Proclamer l’année de la faveur du Seigneur" (61, 1 ; 2)TOB.

Les sourds, muets, aveugles, boiteux, les pauvres, les cœurs brisés, les captifs, les écrasés, autant de manières de parler des pauvres et opprimés. De même que les verbes employés dans chacune de ces phrases sont autant de manières de décrire la même action, la même promesse de Dieu. Guérir, redonner la vue, l’ouïe, susciter la joie, mettre en liberté, annoncer la délivrance, la grâce, la bonne nouvelle, autant de façons différentes de dire Libération. Il est particulièrement significatif que l’annonce de la bonne nouvelle elle-même apparalsse comme une forme de libération. Car c’est à cette lumière qu’on doit comprendre la prédication de Jésus. Elle fait partie intégrante de son oeuvre, de sa pratique de libération évangéliser, porter la bonne nouvelle aux pauvres, c’est les libérer par la parole.

Isaïe et Jésus lui-même font usage du verbe « évangéliser », porter la bonne nouvelle (en grec, Evagelizontai

Is 40, 9. 52, 7. 61, 1. Le 7, 22 paral.). Et ce sont les premiers chrétiens qui ont retenu ce mot «Evangile » (bonne nouvelle) (1) pour servir de titre au message proclamé par Jésus aux pauvres et aux opprimés (Mc 1, 1, 14).

Une « nouvelle », c’est un événement neuf, récemment arrivé ou qui va arriver dans un avenir proche. Une «bonne nouvelle », c’est une nouvelle qui redonne espoir, courage, qui engendre la joie.

La bonne nouvelle annoncée aux pauvres ce sera donc l’annonce de quelque chose qui leur donne courage et espoir.

L’Evangile, ou la bonne nouvelle de Jésus aux pauvres et opprimés, c’est une prophétie. C’est la prophétie d’un événement à venir qui sera une bénédiction pour les pauvres. Un événement qui ne sera pas seulement la venue du Royaume de Dieu, mais, plus précisément, la venue du Royaume de Dieu pour les pauvres et les opprimés. « Le Royaume de Dieu est là pour vous » (Lc 6, 20).

La base de la prophétie de Jésus réside en ce passage de l’Evangile que nous appelons les Béatitudes

« Heureux, vous les pauvres le royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim maintenant vous serez rassasiés.
Heureux vous qui pleurez maintenant vous rirez » (Lc 6, 20; 21) TOB.

C’est Luc qui a préservé la prophétie dans sa forme première. On y entend encore l’interpellation aux contemporains de Jésus Vous les pauvres, les affamés, les affligés. Tandis que Matthieu, lui, a adapté le texte aux besoins de ses lecteurs qui n’étaient ni pauvres, ni affamés, ni affligés. Il a étendu la signification des bénédictions et promesses à tous ceux qui ont un «cœur et un esprit de pauvre », à tous ceux « qui ont faim et soif de justice », à tous ceux qui se comportent avec «l’humilité, la douceur du pauvre », à tous ceux qui ressentent « tristesse et découragement », à tous ceux qui «sont persécutés pour leur foi en Jésus », en un mot à tous les hommes vertueux (Mt 5, 1-12). Matthieu a transformé ce qui était une prophétie, en une exhortation morale.

Si l’activité de Jésus auprès des pauvres a éveillé en eux une immense espérance, ses paroles prophétiques ont dû le faire plus encore. Et cet espoir, à l’origine, n’avait rien à voir avec un quelconque « ciel », pour autant qu’on mette sous ce mot l’idée d’un lieu de bonheur dans l’au-delà. Le mot « ciel» à l’époque est synonyme du mot « Dieu». Le «royaume des cieux» signifie le «royaume de Dieu ». Entasser un trésor, des mérites, dans les cieux, c’est être « inscrit dans le grand livre de Dieu ». Au sens littéral, le « ciel » était le lieu où Dieu habitait avec tous les autres esprits. On n’imaginait pas que les hommes puissent y accéder après leur mort. Le séjour des morts, c’était le « shéol ». c'est-à-dire le monde souterrain, la tombe. Et ceux qui croyaient en la récompense ou au châtiment dans l’au-delà (avant la résurrection générale) se figuraient, dans ce shéol, et non dans le ciel, les lieux où cela s’accomplirait pour les hommes vertueux, le « sein d’Abraham », qu’un gouffre énorme séparait du lieu où se retrouveraient les damnés (comparer avec Le 16, 23; 26). La foi chrétienne dans le « ciel » a son origine dans la conviction qu’après sa mort, Jésus a été enlevé aux cieux, exalté à la droite de Dieu.

La bonne nouvelle du Royaume de Dieu a été l’annonce d’un nouvel état de choses sur terre. Un nouvel ordre social où les pauvres ne seraient plus pauvres, où les affamés seraient rassasiés, et les opprimés libérés. Dire « que ton règne vienne », c’est la même chose que « ta volonté soit faite sur terre comme au ciel » (Mt 6, 10 paral.).

Beaucoup de chrétiens ont été égarés pendant des siècles, à propos de la nature du royaume de Dieu par la mauvaise traduction bien connue de Lc 17, 21 « Le royaume de Dieu est en vous. » Aujourd’hui, tous les exégètes sérieux, tous les traducteurs, conviennent qu’il faut lire « Le royaume de Dieu est parmi vous, ou, au milieu de vous. »

Le mot grec entos peut signifier « à l’intérieur » ou « au milieu de », selon le contexte. Ici, les pharisiens viennent d’interroger Jésus sur la date de l’avènement du royaume. Comment supposer que Jésus ait pu leur répondre que le royaume était présent en eux, dans leur cœur, à eux les pharisiens? Ce serait en totale contradiction avec tout ce que Jésus a pu dire du Royaume... et des pharisiens! Sans compter que toutes les autres références au royaume supposent toujours que ce royaume est encore à venir et que le verbe même de ce passage (Lc 17, 20; 37) est employé au futur. Non, décidément, la seule signification possible de ce verset ne peut être que celle-ci un jour, eux, les pharisiens, s’apercevront que le Royaume de Dieu aura surgi, soudainement, d’une manière imprévisible, parmi eux.

Le Royaume de Dieu, comme tout autre royaume, ne peut être à l’intérieur de l’homme. C’est, à l’inverse, une réalité à l’intérieur de laquelle l’homme est appelé à vivre. En toile de fond de l’usage de l’expression « Royaume de Dieu » par Jésus, on trouve toute une imagerie il parle du peuple qui entre ou refuse d’entrer dans le Royaume (Mc 9, 47. 10, 15; 23; 24; 25 paral. Mt 5, 20; 7, 21. 18, 3. 21, 31. 23, 13. Jn 3, 5). Ce Royaume, on vient y prendre place, y manger et boire (Mc 14, 25. Mt 8, il; 12 paral. Lc 22, 30). On y pénètre par une porte (Lc 13, 24) à laquelle on peut frapper (Mt 7, 7; 8 paral. 25, 10; 12 paral.) dont certains possèdent les clés (Mt 16, 19. Lc 11, 52), mais qui peut demeurer close (Mt 23, 13. Lc 13, 25).

Ainsi, l’imagerie qui prévaut est bien celle d’une maison, ou celle d’une cité entourée de murailles.

Ceci est d’ailleurs confirmé par le fait que le royaume de Satan, l’opposé du Royaume de Dieu, est explicitement présenté comme une maison, une ville.

« Comment Satan chasserait-il Satan? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne tiendra pas. Si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne pourra pas tenir » (Mc 3, 23; 25).
« Mais personne ne peut forcer la maison de l’homme fort et cambrioler ses biens... » (Mc 3, 27).
« Tout royaume divisé contre lui-même sera laissé dévasté. Aucune cité, aucune maison divisée contre elle-même ne pourra tenir» (Mt 12, 25).

Dans les paraboles, l’image qui revient le plus fréquemment est celle du « Maître de Maison ». Elle figure dans sept paraboles différentes. Et il n’y a pas moins de six paraboles qui nous évoquent, en cette maison, le repas de fête qui se prépare.

Il y a, par ailleurs, une autre image parallèle qui se dessine celle du Royaume et du Temple. Ce temple que Jésus bâtira en trois jours (c’est-à-dire bientôt) ne sera pas un temple construit de mains d’homme (Mc 14, 58). Ce sera une communauté nouvelle.

Les découvertes de manuscrits de la mer Morte ont révélé que la communauté de Qumram se considérait elle-même comme un temple nouveau, une nouvelle maison de Dieu. C’est sûrement le sens de la prophétie de Jésus lorsqu’il parle de « rebâtir le Temple ».

Cette manière de parler du Royaume, ces images d’une maison, d’une ville, d’une communauté ne laissent aucun doute sur ce que Jésus avait à L’esprit une société politiquement structurée sur cette terre. La notion de Royaume, en tant que telle, est une notion purement politique. C’est celle d’une société à structure monarchique, dirigée et gouvernée par un Roi. Rien, dans les paroles de Jésus, ne peut nous amener à penser qu’il a employé ce terme en un sens non politique.

Le texte si souvent cité, « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36> ne signifie pas que ce Royaume n’est pas ou ne sera pas dans ce monde, sur cette terre. L’expression est typique de saint Jean et elle doit être comprise selon L’utilisation spécifique de ce mot par l’évangéliste. Ce qu’il veut dire est suffisamment clair en Jn 17, il; 14-16, lorsqu’il est dit que Jésus et ses disciples sont dans ce monde mais qu’ils ne sont pas du monde. Même s’ils vivent dans le monde, ils ne sont pas du monde parce qu ils ne souscrivent pas aux valeurs, aux critères du monde aussi, lorsque, dans cet évangile, il nous est dit que le Royaume n’est pas de ce monde, devons-nous comprendre 1es valeurs Royaume sont différentes et même opposées aux valeurs du monde. Il n’y a aucune raison d’imaginer une sorte de royaume qui flotterait quelque part dans les airs, une espèce d’entité abstraite sans aucune structure sociale et politique tangible.

Ce n’est pas parce qu’il est dit que ce royaume est le Royaume de Dieu qu’il perd sa dimension politique. Simplement, cela souligne son opposition avec les royaumes humains ou mieux encore avec le royaume de Satan. Car Jésus avait acquis la conviction que Satan lui-même gouvernait le monde. Il vivait parmi une génération pécheresse, perverse (Mc 8, 38 paral. 9, 19 paral. Mt 12, 39 ; 4~ paral. 23, 33; 36. Comparer Au 2, 40), dans un monde ou le mal régnait en maître. Cela lui apparaissait à l’évidence, non seulement à travers les souffrances des pauvres et des opprimés, l’emprise exercée sur eux par les esprits mauvais, mais aussi à travers l’hypocrisie, la dureté et l’aveuglement des responsables religieux (les scribes et les pharisiens) et l’avarice impitoyable, l’âpreté des classes dirigeantes. En fait, cela était vrai, non seulement de la société où vivait Jésus, mais de tous les royaumes de ce monde, sous tous les gouvernements et pouvoirs. Tous, autant qu’ils étaient, étaient dans les mains de Satan qui les avait cédés aux hommes pour qu’ils les gouvernent en son nom, pourvu qu’ils l’adorent et lui obéissent (Mt 4, 8 10 paral.1. Et ils l’adoraient, en servant ses desseins mauvais. L’Esprit de Satan régnait indirectement, invisiblement. César, Hérode, Caïphe, les chefs des prêtres. les anciens, les scribes, les pharisiens étaient ses fantoches. Jésus condamnait tous les systèmes sociaux et politiques de son époque. Ils étaient tous mauvais. Ils appartenaient tous à Satan.

Lorsque le Royaume de Dieu viendrait, Dieu remplacerait Satan. Il organiserait la communauté humaine tout entière et conférerait la royauté et le pouvoir à ceux qui seraient disposés à servir ses projets <10). Tout mal serait éliminé et le peuple rempli de l’Esprit Saint.

Toute la différence est là : entre une communauté humaine où le mal règne en maître et une communauté où le bien triompherait. C’est une question qui touche au pouvoir, aux structures de la société. Car il ne suffit pas qu’une société Soit peuplée de braves gens pour empêcher le mal, Satan, d’y avoir encore les affaires en main et d’y exercer sa puissance.

Jésus a considéré que son action de libération était une sorte de combat pour le pouvoir contre Satan, un état de guerre contre les puissances du mal sous toutes leurs formes. Chaque guérison marquait une prise arrachée à la maison, ou au royaume de Satan (Mc 3, 27 paral.). Quelque chose de plus fort que Satan lui-même était désormais à L’œuvre. En dernière analyse, la bonté était plus puissante que le mal. C’était la conviction de Jésus le Royaume de Dieu triompherait de celui de Satan pour le remplacer, sur terre.

Qu’en était-il alors de la prophétie de Jean et de Jésus concernant l’imminence de la catastrophe? Jésus imaginait-il la venue du Royaume de Dieu après le désastre ou à sa place, telle une alternative pleine d’espérance?

Avant de nous aventurer à répondre à cette question, il nous faudra pénétrer plus avant dans la compréhension du Royaume et de ce qu’il entraîne.

Concrètement, qu’est-ce que Jésus mettait sous ces notions de bien et de mal? Comment analysait-il les structures de la société mauvaise? Quelles valeurs proposait-il pour édifier la société nouvelle? En quoi ces valeurs différaient-elles de celles du royaume de Satan? C’est là le cœur du problème.

 

CHAPITRE VII

LE ROYAUME ET L’ARGENT

La poursuite des richesses est diamétralement opposée à la recherche de Dieu et de son royaume. Mammon et Dieu sont deux maîtres. Aimer l’un et le servir amène nécessairement à rejeter l’autre (Mt 6, 24 paral. Comparer Mc 4, 19 paral.). Il n’y a pas de compromis possible.

Les paroles de Jésus à propos de l’argent et des biens sont souvent considérées comme les plus dures de l’évangile. Beaucoup de chrétiens se sont régulièrement ingéniés à en diluer les exigences. L’affirmation la plus surprenante concernant le royaume de Dieu, ce n’est pas qu’il soit proche, mais qu’il sera le royaume des pauvres et que les riches, dans la mesure où ils restent des riches, n’y auront pas place (Lc 6, 20; 26). Il est impossible à un riche d’entrer dans le royaume autant qu’à un chameau (à moins que ce ne soit à un cordage de marine (1)) de s’enfiler par le trou d’une aiguille (Mc 10, 25). Marc nous raconte combien les disciples de Jésus ont été stupéfaits d’entendre cette affirmation (10, 24; 26). A quoi ressemblera donc ce royaume?

Ils étaient de plus en plus impressionnés; ils se disaient l’un à l’autre « Alors qui peut être sauvé ? » « Fixant sur eux son regard, Jésus dit Aux hommes c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu » (Lc 10, 26;27) TOB.

En d’autres termes, il faudrait un miracle pour introduire un riche dans le royaume. Le miracle ce ne serait pas de l’y faire entrer avec ses richesses, mais de l’amener à abandonner sa fortune pour lui permettre d’entrer dans ce royaume des pauvres. C’est ce qui est demandé au jeune homme riche dans L’évangile (Mc 10, 17; 22 paral.). Mais, parce que sa foi est trop faible et sa confiance trop grande dans la sécurité financière, le miracle n’a pas lieu. La puissance de Dieu ne peut agir en lui et réaliser l’impossible.

Dans le royaume de Dieu, il n’y aura pas de place pour les riches. Il n’y aura pour eux ni récompense ni consolation (Lc 6, 24; 26). Ainsi dans la parabole du mendiant Lazare et du riche, on voit ce dernier privé tragiquement de la récompense finale pour cette unique raison qu’il était riche et qu¼< il n’a pas partagé sa richesse avec le pauvre » (Lc 16, 19; 31). C’est d’ailleurs cela qu’il voudrait pouvoir aller dire à ses frères, mais, qui le croirait?

Il s’ensuit que mettre son cœur du côté du royaume de Dieu et souscrire à ses valeurs nous entraîne à vendre ce qu’on possède (Mt 6, 19; 21. Lc 12, 33 ; 34. 14, 33). Jésus attend de ses disciples qu’ils quittent tout maison, famille, terre, barques et filets (Mc 1, 18; 20 paral. 10-28-30 paral. Lc 5, il). Il les en avertit qu’ils prennent le temps d’abord de s ‘asseoir et de faire leurs comptes de ce que cela va leur coûter (Lc 14, 28; 33).

Il s’agit de bien autre chose que l’aumône. Jésus réclame un partage total, général de tous les biens. Il espère éduquer les gens à une attitude de détachement, de liberté par rapport à l’argent et aux propriétés. Qu’ils ne s’inquiètent pas de ce qu’ils mangeront ou de ce dont ils s’habilleront (Mt 6, 25 ; 33 paral.)

A qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
A quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne réclame pas... prête sans rien espérer de retour
(Lc 6, 29; 30; 35) TOB.

Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre (Lc 14, 13; 14) TOB.

Le meilleur exemple de cette tentative de Jésus d’apprendre aux gens le partage de ce qu’ils ont, se trouve dans le miracle des pains et des poissons (Mc 6, 35; 44 paral.). Cet événement a été interprété par la primitive Eglise et les évangélistes comme le miracle de la multiplication, bien que cela ne soit effectivement affirmé par aucun d’entre eux. Habituellement, pour attirer notre attention sur un miracle, on nous montre le peuple étonné, émerveillé, stupéfait. Là, rien de tel. On nous dit simplement que les disciples n’ont pas compris (Mc 6, 52. 8, 17; 18; 21). L’événement a une signification cachée, mais ce n’est pas un miracle de multiplication, c’est un remarquable exemple de partage.

Jésus prêchait à une grande assemblée d’hommes en un endroit désert. C’était l’heure de s’arrêter un moment pour manger. Sans aucun doute, certains d’entre eux avaient pris de la nourriture avec eux, d’autres pas. Lui-même et ses disciples avaient cinq pains et deux poissons. Les disciples lui suggérèrent de dire au peuple « d’aller acheter quelque chose à manger ». Jésus répond « Non, donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils protestent, mais lui dit aux gens de s’asseoir par groupes de cinquante et, prenant le pain et le poisson, il dit à ses disciples de « le partager ».

Alors, soit que Jésus ait demandé à tous ceux qui avaient apporté de quoi manger de le partager dans leur groupe, soit que, simplement, ils aient vu Jésus et ses disciples partager leur nourriture, tous commencèrent d’eux-mêmes à ouvrir leur panier et à en distribuer le contenu. Le «miracle », c’est que tant d’hommes aient, d’un coup, oublié leurs réflexes possessifs pour reconnaître enfin qu’ils avaient de quoi satisfaire tout le monde et même au-delà. Il y avait, nous est-il dit, douze corbeilles de pain de reste. Les choses tendent à se «multiplier » quand on les partage.

La communauté primitive fit la même découverte en partageant ses biens. Il se peut que Lue nous ait laissé une image un peu idéale de cette communauté. Il reste que c’est un très bon témoignage de ce que les premiers chrétiens avaient compris du projet de Jésus.

Les croyants, ensemble, possédaient tout en commun. Ils vendaient leurs biens et propriétés, en partageaient le produit selon les besoins de chacun, ils partageaient leurs repas dans la joie et généreusement (Ac 2, 44; 46). Cela ne veut pas dire qu’ils vendaient absolument tout ce qu’ils avaient. Ils devaient garder au moins leurs vêtements, leur maison, leurs meubles... Ce qui importe, c’est que «personne ne disait sien ce qui lui appartenait, mais que tout ce qu’ils possédaient était commun » (Ac 4, 32).

Qu’est-ce qu’ils vendaient donc? « Tous ceux qui possédaient des terrains ou des maisons les vendaient et apportaient l’argent pour le remettre aux apôtres; c’était alors distribué à tous ceux qui pouvaient en avoir besoin (Ac 4, 34; 35).

Il est évident qu’ils ne vendaient pas la maison dans laquelle ils vivaient. Ils ne pouvaient tous habiter sous le même toit. On nous dit qu’ils se rencontraient tous ensemble, dans la maison de l’un ou de l’autre (Ac 2, 46). Ce qu’ils vendaient ce devait être les logements qu’ils louaient. En d’autres termes, ils se séparalent de leur propriété foncière, leur capital, leurs investissements. Là étaient leurs biens, leur surplus, ce dont ils n’avaient pas vraiment besoin. Nous trouvons un autre exemple de cette attitude dans l’évangile de Luc. Lorsque Zachée se convertit, il abandonne la moitié de ce qu’il possède et entreprend de rendre quatre fois le montant de ce qu’il a accaparé (Lc 19, 8).

C’est ce que la vente de ses biens signifie. Laisser le surplus et ne rien considérer comme proprement à soi. Le résultat était simple «Jamais aucun parmi eux n’était dans le besoin» (Ac 4, 34). Jésus n’idéalise pas la pauvreté. Bien au contraire, son but est d’assurer à chacun ce dont il a besoin et c’est dans ce dessein qu’il combat L’instinct de propriété et qu’il encourage les gens à se désintéresser des richesses et à partager. Mais cela n’est possible qu’à l’intérieur d’une communauté. Jésus a osé espérer un royaume, ou une communauté, à la taille du monde, qui aurait été organisé de telle sorte qu’il ne s’y serait trouvé ni pauvre ni riche.

Ce qui le motive, ici encore, c’est sa compassion sans borne pour les pauvres et les opprimés. Lorsqu’il demande au jeune homme riche de vendre tout ce qu’il possède, ce n’est pas en vertu d’un quelconque principe de morale abstraite. C’est à cause de son amour pour le pauvre. On le saisit clairement dans la version de l’événement qui nous est parvenue par «l’évangile aux Hébreux ». Après la première partie du récit, qui nous est familière, l’auteur continue

«Mais le jeune homme riche commença à se gratter la tête, cela ne lui plaisait pas. Et le Seigneur lui dit Comment peux-tu dire que tu as observé la loi et les prophètes? Car il est écrit "Tu aimeras ton prochain comme toi-même et, beaucoup de tes frères, des fils d’Abraham, sont vêtus de haillons, meurent de faim tandis que ta maison est pleine de bonnes choses et qu’aucune n’en sort pour leur être donnée"

Selon J. Jeremias, cette parole de Jésus a autant de chance d’être authentique que la plupart de celles de nos quatre évangiles.

Il s’ensuit que toute société, organisée de telle sorte que les uns souffrent de la pauvreté tandis que les autres ont au-delà de leur besoin, appartient au royaume de Satan. Ce que Jésus pensait de cette sorte de vertu qui s’arrange pour ne pas trop prendre au sérieux ces questions sur l’argent et se cherche un compromis entre Dieu et Mammon, nous pouvons le lire dans la suite du texte en Lc 16, 14; 15

« Les pharisiens qui aimaient l’argent écoutaient tout cela et ils ricanaient à son sujet. Jésus leur dit "Vous, vous montrez votre justice aux yeux des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs ce qui pour les hommes est supérieur est une horreur aux yeux de Dieu" » (Tob).


d’un tournant irréversible, même s’il reste pour une part mystérieux. Bien que les évangiles et les traditions qui les soutiennent se soient d’ordinaire peu intéressés aux causes historiques et à leurs conséquences, tous rendent compte, à un certain moment du chemin de Jésus, d’un changement de situation. Même si ce qui les intéresse dans ce changement est plus d’ordre théologique qu’historique, chacun, à sa manière propre, cherche à nous faire saisir que l’opposition du parti des dirigeants du judaïsme à Jésus a atteint son paroxysme au moment où une grande partie du peuple a concentré directement son espérance messianique sur la personne de Jésus. C’est le moment aussi où lui-même, Jésus, s’est retiré avec ses disciples en un endroit solitaire pour porter une attention accrue à leur formation et se préparer à monter à Jérusalem pour y mourir. ( Marc construit progressivement l’opposition des scribes, pharisiens et hérodiens à Jésus (2, 6, 16, 24; 3, 2; 3, 6; 3, 22; 7, 1-2; 8, il ; 8, 15). Puis, après plusieurs références à la retraite de Jésus loin des foules et des villages de Galilée (7, 24; 7, 31; 8, 22; 8, 27), il amène la première partie de son évangile à un sommet avec la « confession » de Pierre concernant la messianité de Jésus (8, 27-30). Suivent alors les instructions aux disciples à propos de sa mort (8, 31-32; 9, 30-32; 10, 33-34) et le départ vers Jérusalem (10, I ; 10, 32; 10. 46). Matthieu suit le plan de Marc. Il décrit l’opposition comme celle des pharisiens et des sadducéens plutôt que celle des pharisiens et hérodiens (16, 1; 16, 6; 16, il ; 16, 12) et il maintient que la raison de la retraite de Jésus est celle de l’exécution de Jean Baptiste par Hérode (14, 13). Luc lui aussi suit Marc, bien que pour lui les principaux adversaires sont simplement les scribes et les pharisiens (e.g. 5, 17; 5, 21; 5, 30; 6, 2). D’autre part, en Luc, ce sont les pharisiens qui préviennent Jésus du désir d’Hérode de le tuer et qui lui conseillent par conséquent de se retirer (13, 31). Mais, selon Luc, Jésus ne s’est pas laissé impressionner par les menaces d’Hérode parce qu’il savait qu’il devait mourir à Jérusalem (13, 32-33). D’où le long voyage vers Jérusalem (9, 51; 10, 38; 13, 22; 17, 11; 18, 35; 19, 1; 19, 11; 19, 28). Jean ne dépend pas de Marc. Il ne s’intéresse pas particulièrement aux différents <partis » parmi les responsables d’Israël. Pour lui, les adversaires de Jésus, ce sont simplement les Juifs (e.g. 2, 18; 5, 10; 5, 16; 5, 18; 6,41; 6, 52) ou les pharisiens (e.g. 7, 32; 8, 13; 9, 14; 9, 15; 9, 40). Le tournant pour Jean et la raison de la retraite de Jésus se situe au moment de la décision du Sanhédrin de le faire mourir (11, 45-54). )

Le problème, du point de vue de l’historien, c’est ce maillon qui manque pour expliquer comment Jésus a pu devenir, d’un coup, aussi populaire et important. Son activité et son enseignement avaient certes par eux-mêmes suffisamment de force explosive, mais comment a-t-il pu devenir assez connu, comment ses idées ont-elles pu se répandre assez largement pour inquiéter les autorités nationales au point qu’elles aient voulu l’arrêter, au point que le peuple ait voulu en faire le Roi Messie? Pourquoi a-t-il dû se retirer et devenir un fugitif? Qu’est-ce qui lui a donné la certitude qu’il mourrait avec ses disciples de mort violente?

La réponse nous en a été fournie par l’une des rares découvertes brillantes dont puisse s’enorgueillir l’école historique du Nouveau Testament. Etienne Trocmé, d’abord dans un article, puis dans un livre sur Jésus a démontré que l’incident du temple n’a pas eu lieu durant la dernière semaine de la vie de Jésus, mais durant une des visites précédentes à Jérusalem. L’approche schématique de Marc, selon laquelle est exposé d’abord tout ce qui est arrivé en Galilée puis ce qui s’est passé à Jérusalem, a induit en erreur non seulement Luc et Matthieu mais tous les commentateurs de l’évangile. Jean qui a son propre schéma d’approche, centré sur la Judée et Jérusalem, place l’incident du temple quelque part au commencement du ministère de Jésus (Jn 2, 13; 22). Jean ne s’embarrasse pas de chronologie, moins encore que Marc, mais, sa manière de situer l’événement prouve au moins qu’il n’est pas nécessaire de le lier à la dernière visite de Jésus à Jérusalem. Il ne faisait pas partie des récits primitifs de la passion.

On a toujours considéré que Jésus avait dû faire des aller et retour de la Gaulée à Jérusalem et qu’il devait avoir des disciples tant à Jérusalem qu’en Judée ou en Gaulée. La contribution de Trocmé a consisté à montrer que l’incident du temple est survenu durant l’une de ces visites à Jérusalem, et, du même coup, elle fournit ce maillon qui manquait au centre du récit évangélique. C’est cet incident qui aurait tait de Jésus un personnage public, connu et discuté sur tout le territoire national.

Que s’est-il donc passé au temple?

Ce qu’on a appelé parfois le «nettoyage du temple» n’a pas été, comme l’ont affirmé certains auteurs, un coup de force, une occupation du temple qui devait préluder à la conquête de Jérusalem (4). Cela n’a rien eu à voir non plus d’ailleurs avec cette vague attente du peuple juif selon laquelle, dans les derniers jours, le messie purifierait les rites sacrificiels et les cérémonies du temple. Jésus est passé à l’action dans la vaste cour qui était celle des païens et non pas dans le lieu saint où on offrait les sacrifices. Et, ce qui l’a poussé à agir c’est la présence des vendeurs et des changeurs d’argent.

En d’autres termes, ce qui le préoccupait, comme nous pouvons le supposer à partir de ce que nous avons déjà vu, ce n’était pas la prise du pouvoir ou la purification des rites, mais l’abus de l’argent et du commerce.

Il y a quantité de preuves, en dehors des évangiles, de l’existence d’un commerce assourdissant d’animaux pour les sacrifices dans la grande cour du Temple. On sait aussi que les marchands tiraient grand avantage de la demande d’~< animaux purs » destinés aux dévotions sacrificielles, en élevant les prix, parfois à des taux exorbitants. Nul doute que les changeurs d’argent ne s’oubliaient pas non plus, chaque Juif étant censé dépenser une certaine proportion de son revenu au temple, et la plupart des pèlerins arrivant avec de l’argent étranger.

C’est cela que Jésus a vu dans le Temple. C’est cela qui a enflammé sa colère. Il n’a pas été impressionné par la majesté de l’édifice et ses colonnades (Mc 13, i 2 paral.), il a ignoré le cérémonial, le déroulement des rites. Il n’a remarqué que la veuve qui donnait sa dernière pièce (Mc f2, 41; 44 paral.) et l’exploitation économique de la dévotion et de la piété populaire. Là il y avait ces marchands, ces changeurs, servant bruyamment Mammon au lieu de Dieu, avec la permission, peut-être la connivence et même pour le profit des chefs des prêtres qui administraient la maison de Dieu.

Jésus était déterminé. Il fallait y faire quelque chose. Sa compassion pour les pauvres et les opprimés avait jailli une fois de plus à travers son indignation et sa colère.

Selon saint Marc, toutes ces choses frappèrent l’attention de Jésus durant un après-midi, à une heure où il était déjà trop tard pour entreprendre quelque chose (Mc 11, 11). Aussi revint-il le lendemain, probablement après avoir rassemblé un groupe de partisans pour lui prêter main-forte. Il n’aurait jamais pu réussir seul à expulser ces marchands et ces changeurs sans doute peu disposés à se laisser faire. C’est-à-dire que cette action de Jésus a été préméditée et organisée. Ce n’est pas l’une de ces impulsions du moment qu’on regrette tout aussitôt.

Par force, Jésus et ses partisans chassèrent pêle-mêle, marchands, changeurs, marchandises et argent hors de la cour du Temple. Selon saint Jean, Jésus se servit d’un fouet (2, 15). Est-ce que ses disciples en firent autant, est-ce qu’ils brandissaient des épées? Nous ne le savons pas.

Jésus a dû placer des gardes aux portes d’entrée, non seulement pour empêcher les marchands en colère de revenir, mais aussi pour faire respecter son commandement « Il ne laissait personne transporter quoi que ce soit dans la cour »(Mc il, 16). Probablement la cour était-elle utilisée comme raccourci pour la livraison de marchandises d’un côté de Jérusalem à l’autre.

L’opération a dû créer une véritable panique. On s’est souvent demandé pourquoi la police d’intervention du temple ou la garnison de la forteresse romaine qui surveillait la cour du temple ne sont pas intervenues. Ont-ils craint de provoquer l’émeute? Ou, sont-ils en fait intervenus? Certains auteurs ont soutenu l’étrange hypothèse d’un combat entre les disciples de Jésus et la police du temple ou même avec la garnison romaine, qui aurait abouti à l’occupation du temple, pour un temps, par Jésus. Hypothèse historiquement impossible, non seulement parce qu’elle contredirait tout ce que Jésus a dit et fait jusqu’alors et les événements qui ont suivi, mais parce qu’un événement d’une portée politique et militaire aussi considérable aurait été à coup sûr relaté dans les annales de l’historien juif Josèphe.

Il me semble que la police du temple a dû effectivement intervenir, mais dans le seul but de maintenir l’ordre jusqu’à ce que les chefs des prêtres et les scribes aient pu venir négocier une solution pacifique au problème. En d’autres mots, Jésus ne se serait pas opposé directement à la police, et les marchands et changeurs n’auraient pas insisté pour obtenir le droit de revenir. De quel droit, de quelle autorité Jésus les avait-ils expulsés? C’était une question à débattre avec les responsables officiels du temple. De là le passage des évangiles synoptiques à propos de cette autorité de Jésus, qu’on retrouve aussi en saint Jean lorsqu’on lui demande un signe

« En vertu de quelle autorité fais-tu cela? Qui t’a donné autorité pour le faire?» (Mc 11, 28 paral.).

«Quel signe nous montreras-tu pour agir de la sorte ? »(Jn 2, 18).

Tout dépendait alors de sa réponse. Il n’avait aucune autorité officielle dans la société. Il ne faisait pas appel directement à l’autorité de Dieu comme le faisaient les prophètes. Les chefs des prêtres, les scribes, les anciens se gardèrent bien de s’engager sur la question concernant le baptême de Jean, lui, Jésus, en réponse ne prit aucun risque à propos du fondement de sa propre autorité

« Alors ils font à Jésus cette réponse "Nous ne savons pas. Et Jésus leur dit "Moi non plus •e ne vous dis pas de quelle autorité je fais cela" » (Mc il, ~2; 33).

Le bien-fondé de ce qu’il avait fait n’avait pas à être appuyé par une autorité quelconque. Son action parlait d’elle-même. Nul besoin de signe pour l’authentifier. Les événements à venir (la venue d’un temple nouveau, du royaume, du fils de l’homme) prouveraient qu’il était dans le vrai.

Il n’y a pas de doute que Jésus avait l’habitude de prendre la parole dans le temple et que, à cette occasion ou à une autre, lors de ses visites à Jérusalem, il parlait de la catastrophe future, de la destruction de la ville et de son temple, qu’il parlait du royaume du temple nouveau. En d’autres termes, sa prédication à Jérusalem devait suivre le schéma habituel un appel pressant à une transformation immédiate (Metanoia), un avertissement concernant les conséquences catastrophiques qu’entraînerait le refus du changement, l’annonce d’un temple nouveau, d’une communauté nouvelle au cas où le changement se produirait. Mais comme ses prédécesseurs les prophètes, on l’accusait de prophétiser contre le temple, la cité sainte, la nation, de faire des promesses insensées à propos d’un temple nouveau pour les temps à venir.

Ce qui doit avoir ennuyé les autorités, plus encore, c’était l’influence qu’il semblait exercer sur le peuple et le nombre de ceux qui paraissaient accorder foi à ce Galiléen présomptueux dont ils n’avaient sans doute jamais entendu parler jusqu’à l’agitation qui s’était produite dans le temple. Ce Jésus était devenu soudain un personnage d’importance nationale. On ne pouvait l’ignorer plus longtemps. Les dirigeants de la nation se devaient de prendre une décision à son sujet.

Les événements qui ont conduit Jésus à son arrestation nous ont été transmis de manière très confuse, c’est certain; mais, si nous nous en tenons à ce qui peut être accueilli avec certitude, nous pouvons affirmer que, entre le moment de l’incident du temple et celui de l’arrestation de Jésus, au moins quelques-uns des dirigeants de Jérusalem ont dû conspirer contre lui et décider sa disparition.

Jean (Jn 11, 47; 52) présente la scène fameuse dans laquelle le grand prêtre, Caïphe, lors d’une réunion des chefs des prêtres et des pharisiens, soutient l’opinion selon laquelle «il vaut mieux qu’un seul homme meure... plutôt que de voir la nation tout entière détruite » (11, 50).

Les détails de cette scène ne sont probablement pas, et sans doute n’ont pas l’intention d’être un compte rendu circonstancié de ce qui a transpiré de cette rencontre. Mais le fait même de la conspiration est attesté par les sources indépendantes des trois autres évangélistes (Mc 14, i ; 2. Mt 26, 3; 5. Lc 22, 2) et par le fait qu’à une certaine époque, Jésus est devenu un fugitif.

Jésus a dû savoir qu’on cherchait à l’arrêter. Peu après l’affaire du temple il s’est retiré, il est entré dans la clandestinité (Jn 8, 59. 10, 39. 12, 36). Il ne lui était plus possible désormais de se déplacer ouvertement (Jn 11, 54), il se trouvait forcé de quitter Jérusalem et la Judée (Jn 7, 1).

Mais la Galilée elle-même n’était plus sûre. Car voici que Hérode à son tour en voulait à sa vie (Lc 13, 31. Mc 6, 14; 16 paral.). Il ne pouvait plus circuler librement dans les villages de Gaulée (Mc 9, 30). Aussi le retrouve-t-on errant avec ses disciples au-delà de la Gaulée de l’autre côté du lac, dans les régions de Tyr et de Sidon, dans la Décapole et le voisinage de Césarée de Philippe (Mc 7, 24; 31. 8, 22; 27). Un moment même il se rapproche de la limite extrême du Jourdan (Mc 10, 1. Mt 19, 1. Jn 10, 40). On ne peut retracer avec exactitude son itinéraire, mais il ne fait aucun doute qu’il a dû se réfugier en dehors de son propre pays, tel un homme traqué, un exilé.

Lorsqu’il décida de retourner à Jérusalem, il dut recourir à des arrangements secrets. Il prévient ses disciples « ils rencontreront un homme portant une cruche d’eau. Ils n’auront qu’à le suivre jusqu’à la maison où le propriétaire leur montrera la salle où préparer la Pâque »... (Mc 14, 12; 16 paral.). A Jérusalem Jésus passe ses nuits hors de la ville, à Béthanie (Mc 11, 11. 14, 3), Ephaïm (Jn 11, 54), Gethsémani (Mc 14, 32 paral.). Durant le jour il cherche la sécurité de la foule dans la cour du temple (Lc 21. 37; 38). Il savait qu’ils n’auraient pas osé l’arrêter au milieu des foules rassemblées pour les fêtes de peur d’un soulèvement (Mc 14, 2 paral. Lc 20, 19).

L’incident du temple a obligé Jésus et ses disciples à changer complètement leur manière de vivre. L’un des signes les plus frappants de ce changement d’attitude concerne le port d’armes et il leur dit « Lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales avez-vous manqué de quelque chose ? » Ils répondirent « de rien ». IL leur dit « Maintenant, par contre, celui qui a une bourse qu’il la prenne, de même celui qui a un sac, et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une » (Le 22, 35; 36).

Au début ils pouvaient compter sur l’amitié, l’hospitalité du peuple. Maintenant ils étaient en constant danger et il devenait difficile de savoir à qui se fier. Ils étaient recherchés. A tout moment ils pouvaient être reconnus et arrêtés. Ils devaient désormais se tenir prêts à se défendre, même par L’épée !

Nous ne savons pas combien de temps Jésus et ses disciples vécurent cette vie de fugitifs. Mais nous savons qu’il employa ce temps à les instruire plus à fond sur le mystère du royaume (Mc 4, il paral. 9, 31). Il se peut que ces enseignements aient traité des grandes lignes des structures du royaume à venir. Dieu étant Le Roi, Jésus y exerçant une certaine sorte de primauté, les douze et tous ceux qui le suivaient prenant des responsabilités dans les différentes parties de la communauté d’Israël correspondant aux anciennes Tribus. « Vous siégerez sur douze trônes jugeant les douze tribus d’Israë1 » (Mt 19, 28. Le 22, 30). Matthieu interprète ces paroles en fonction du jugement dernier. Mais Luc non. « Juger dans la Bible signifie gouverner et, l’idée qui se dégage semble bien être celle d’un royaume où les douze, sortes de gouverneurs, partageraient avec Jésus La royauté (Basileia), le pouvoir de Dieu (Lc 22, 29; 30).

Peut-être est-ce dans ce contexte que les douze commencèrent à se quereller à propos de celui qui serait le plus grand, de celui qui siégerait à sa droite et à sa gauche »(Mc 9, 33; 37 paral. 10, 35; 40 paral.). Nous connaissons la réponse. Tous ceux qui auront une forme quelconque de pouvoir dans le royaume devront en user pour servir les autres (Mc 9, 35. 10, 41; 45). Ils auront à se faire aussi petits que le petit enfant (Mt 18, 14).

Nous ne pouvons être sûrs que l’organisation de structure du royaume se soit précisée à cette période, même si Marc situe tous ces enseignements aux douze durant les séjours hors de Galilée, ou, en secret à l’intérieur de la Galilée (Mc 7, 24 ; 31. 8, 27. 9, 30 31; 33; 35. 10, 35 45). Cependant nous pouvons être sûrs que c’est a cette époque que Jésus fut tente de prendre le pouvoir en ses mains, de se laisser proclamer Messie, Roi des Juifs.

 l’humanité. Mais Judas l’avait déjà trahi et Pierre renié. Le reste des douze s’était enfui...

Et l’épreuve n’a pas épargné Jésus lui-même. Il a sué le sang et supplié ses disciples de prier pour qu’ils ne soient pas aussi durement éprouvés qu’il ne l’était lui-même (Mc 14, 32; 38 paral.). Il avait toujours enseigné à ses disciples d’espérer et de prier pour que cela n’arrive pas, pour que Dieu ne les « soumette pas à l’épreuve » (ou au Jugement). C’est la signification de la prière «Ne nous soumets pas à la tentation »(Mt 6, 13. Lc 11, 4). Il ne souhaitait à personne d’être mis à l’épreuve.

Mais la crise était venue et l’épreuve était rude. Seul Jésus s’est trouvé capable de relever le défi de « son heure ». Seul, 1 s’est tenu, devant tous, telle la vérité silencieuse qui juge tout homme. Jésus meurt seul, il est le seul à avoir pu surmonter l’épreuve. Tous ont failli, mais à tous sera donnée une nouvelle chance. L’histoire du christianisme est l’histoire de tous ceux qui croient en Jésus, de tous ceux qui s’engagent à relever le défi de sa mort - d’une manière ou d’une autre.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait plus personne pour croire en lui et demeurer à ses côté à ce moment ultime. Il nous est dit que Marie, le disciple bien-aimé et quelques femmes étaient présents au pied de la croix (Mc 15, 40 paral. Jn 19, 25-27). Mais ce n’était pas ceux qui avaient été mis à l’épreuve par les événements. De tous ceux qui furent mis à l’épreuve, Jésus, Caïphe, Pilate, Judas, Pierre, etc., seul Jésus a survécu et, paradoxalement, à travers la mort.